Un périple à travers
les usages vestimentaires
les plus colorés du monde

printemps-été 2015

Par
Daniel Canty, Stéphane Poirier et Feed

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Drapeau

Le costume ne fait pas l’homme. Est-ce vraiment le même homme qui s’avance maintenant entre les rangées? Où est passée sa casquette, perchée à un angle périlleux au sommet de sa tête échevelée? Le poinçon qu’il maniait avec la nonchalance d’un cowboy? À l’approche de la ville, le contrôleur est reparu dans une longue robe, un sceptre d’airain en main, évitant soigneusement les regards, glissant d’un pas somnambulique, un doigt ganté posé sur ses lèvres pour imposer aux passagers – qui suivent sa lente apparition du coin de l’œil – un silence respectueux. Dans les dernières rougeurs du jour, la lune pâle allume sa veilleuse. Bientôt, le crépuscule se glissera entre toutes choses, effaçant les évidences du jour.

Une fois parvenu à l’extrémité du wagon, le contrôleur entrouvre le mystérieux coffret de bois fixé au mur, qui engendrait plus tôt la curiosité discrète des visiteurs des W.-C. D’un tour de clef, il tamise les luminaires. Le contrôleur s’engage solennellement dans le wagon suivant, et une lumière aux accents de thé remonte avec lui le long du convoi.

Le train, qui fait son entrée ralentie en ville, s’avance sur la dentelle des ponts caténaires, enjambant la maçonnerie sombre et lourde de pauvres faubourgs, où les cheminées des usines pouffent en permanence un immense nuage noir, au modelé hypnotique. La suie dépose, jusqu’au fond des poumons, la délicate pulvérulence qui coûtera leur vie à la plupart de ces enfants au teint noirci par l’industrie, attardés dans les rues crépusculaires, qui lèvent maintenant leur visage maculé vers l’altier convoi. Les passagers, plongés dans leur douce obscurité, ne sont plus qu’ombres aurifères, et dans l’esprit des enfants – qui n’oseront en souffler mot à leurs compagnons – ces voyageurs mordorés semblent, un moment, des spectres de leur avenir. Il suffit qu’un enfant crie Un train! pour que tous oublient leurs jeux, leurs peintures de guerre, pour s’afficher solidaires d’une couleur.

Les passagers fascinés par le rituel du contrôleur détournent de nouveau la tête vers les fenêtres du train, pour découvrir qu’une ville aux rues de marbre azuré a pris la place des faubourgs obscurs. Par les quatre collines, le long des grands boulevards et des avenues arborées, les découpes des immeubles défilent comme la traîne somptueuse d’une robe de mariée. Lorsque apparaissent enfin le marbre azuré et la coupole dentelée du Palais parlementaire, et que le train remonte le pont de la gare, pénétrant la corolle de verre qui coiffe le terminal pour s’enfoncer en spirale dans les débarcadères souterrains, les voyageurs comprennent que l’architecture et les coloris de la capitale s’accordent parfaitement avec les forêts qu’ils viennent de traverser – cathédrales feuillues, tapissées de mousse, où les ramures font vitrail, et où percent, entre les colonnades crénelées des troncs, les rayons d’une lumière lapis-lazuli.   Le train entre en gare à l’heure exacte où le jour verse dans la nuit. Quand les passagers se déverseront sur la plateforme, un voyageur d’affaires tournera la tête vers la grande horloge; il devinera, surplombant sa face impassible, la première étoile entamant sa veille mystérieuse sur notre bas monde. Et il pensera – sans personne à qui le confier, et presque involontairement – qu’il est possible, en cette lumière, que chaque chose soit exactement à sa place. Il remettra alors son chapeau, empoignera son attaché-case, et disparaîtra, d’un pas décidé, dans la ville variée comme les rêves. Comme n’importe quel homme.

1. a Un contrôleur

Pour mériter le sceptre d’airain, les contrôleurs de la Société des chemins de fer nationaux doivent se soumettre à des tests rigoureux visant à éprouver la cadence de leurs pas. En équilibre sur les rails, les plus habiles d’entre eux retraceront, à pied, le parcours de la frontière à la capitale.

La frontière occidentale épouse sur toute sa longueur le lacet miroitant du Fluƃe. De l’autre côté, la Ligne de verdure s’élève comme une muraille, silhouette sombre et mystérieuse de la forêt Bleue, cette forteresse philosophique où le caractère de la nation s’est taillé à coups de hache et à traits de burin. La traversée du massif feuillu s’étendra sans interruption sur trois jours et trois nuits, jusqu’à rejoindre de nouveau le coude lointain du fleuve, où s’étalent les hauteurs festonnées de la capitale. À l’ouest, le pont de pierre est gardé par une paire de gigantesques lions de granit, le regard tourné vers les provinces. À l’est, deux chouettes rusées considèrent le cœur du Royaume, l’éloignement du train…

Une fois enjambé le Fluƃe, le convoi atteint sa vitesse de croisière, pour ne réduire son régime qu’aux portes de la capitale. Il estompe le feuillage, dissout les troncs. Un train tremble. La forêt penche. C’est le Royaume qui appuie sur la racine des choses. Le paysage finit par sembler immatériel, couleur au coin des yeux, arrière-pensée diffuse. C’est ce bois, pourtant, qui fournit sa charpente aux grands ouvrages de la nation. Pour les passagers inattentifs, occupés à des jeux de société, égarés dans une lecture légère ou distraits par la dégustation d’une pâtisserie complexe, l’effet d’abstraction ne fera que s’accentuer en cours de route. Il suffit pourtant de plisser les yeux, de scruter le grand flou aux flancs du train pour voir apparaître des présences fugaces. Sur le quai des gares secondaires, pittoresques structures à toit pentu, ajourées d’un quai de planches, incongrûment posées en pleine forêt, apparaît une équipe de travailleurs emmitouflés dans leurs manteaux toute saison, encombrés de havresacs et d’outillage. Ainsi attriqués, ils sont tout au plus capables de hocher la tête en reconnaissance du train qui passe. Ils mastiquent du tabac à chiquer en suant à grosses gouttes, attendant ces convois plus humbles, composés d’un wagon ouvert et d’une petite locomotive, qui partagent la voie avec les trains des lignes nationales. Des entrepreneurs privés, qui se tiennent au courant de l’offre des chantiers et des horaires ferroviaires, les charrieront pour une pièce vers des destinations maladroitement calligraphiées sur des bouts de carton passés à la cheminée de leurs engins.

Parfois, les apparitions sont davantage inattendues : un voyageur d’affaires, avec son costume de ville et sa mallette d’échantillons, ou une beauté slave, un châle coloré passé dans ses cheveux clairs, un panier en main pour son fiancé qui travaille en forêt… Certaines visions inquiètent : une troupe de phtisiques, au teint pâle et aux complets sombres, de retour des sources chaudes, au milieu desquels se tient un petit garçon pâle comme un fantôme, les yeux grands ouverts, qui porte la main à la bouche, pour se mettre à tousser, ne plus cesser, tant que le train passe…

Au crépuscule, un chasseur hirsute, carabine en bandoulière, est accoudé à la barrière d’un chemin de service, où pendillent trois perdrix à la tête renversée. Il tire philosophiquement sur sa pipe de chanvre alors que le ciel s’empourpre à ses épaules… Quand la nuit sera tout à fait installée apparaîtront au voyageur attentif, scintillant parmi le feuillage, les yeux lumineux des bêtes, cervidés ou rongeurs qui soutiennent sans broncher le regard du passager, alors que lui s’inquiète si ce tribunal animal se réunit ici chaque jour, à l’heure due, pour témoigner du passage du train dans la perspective lointaine des chouettes.

1. b Un homme des grands chemins

De retour des travaux forestiers, les hommes des grands chemins s’enorgueillissent du contenu secret de leurs poches, en fait paquetées de cailloux, de mousse et d’herbages, de l’occasionnelle cigale, et de beaucoup de bon tabac.

La forêt Bleue est alvéolée de chantiers forestiers et de carrières. Elle abrite toute une population de travailleurs, convergeant là depuis les bas-fonds des villes, les coins les plus reculés des campagnes. Ces hommes sont, comme le veut le proverbe, la charpente et la sève de la nation. Rudes travailleurs, philosophes pratiques, amoureux de la matière, les Wunderkeindre, les garçons des grands chemins, rejoignent les chantiers par penchant naturel, pour s’éloigner d’une société qui, admettons-le, accueille davantage leurs efforts que leur caractère. Leur présence dans la métropole – en mission d’approvisionnement, pour régler quelque latence contractuelle ou pour une rare visite de famille… – en est même venue à inquiéter les citoyens redevables de leur labeur.

Une partie du problème vient sans doute du fait que ces hommes ne sont pas insensibles aux charmes des dames de la grande ville, qu’ils dévorent du regard, se retournant pour humer à pleins poumons leur parfum floral. Il faut les en excuser : ils reconnaissent, dans les détails, les tremblements subtils des robes étagées, les bouquets ouvragés des chevelures, l’écho lancinant de ces coutures, et ces plis du relief qu’ils connaissent par cœur, la dentelle vacillante du feuillage… Ils se souviennent de la surprise gantée des racines alors qu’elles relâchent leur poigne en émergeant de terre… Ils voudraient arriver aux soirées dans un costume de mousse, ramener ces dames à leur couche de terre, à une vie réglée sur l’appel du soleil… Mais on ne les invite pas.

Ils n’ont pas le choix de les regarder s’éloigner. Car leur travail reste toujours à faire, et il vaut mieux apaiser ces visions. Croisant un terrain à bâtir, ils s’arrêtent pour considérer l’entrelacs d’une charpente ou la béance de nouvelles fondations. Les façades de la ville se dressent comme si elles avaient tenu de tout temps, comme ces prétentieux jeunes hommes dans leurs redingotes au goût du jour, qui ne doivent leur fortune qu’à quelque héritage familial, ou à leur avidité, leur aptitude à s’adapter aux possibilités d’affaires de l’heure. Les hommes des grands chemins ont éprouvé la patience qui s’annèle au cœur des arbres, la pesante accumulation des pierres au fond des sols. Ils en connaissent la texture et le poids, et, s’ils ne sont pas sans admirer l’ingénuité des architectes, le métier des charpentiers et des maçons, ils n’oublient jamais que les ouvrages des hommes sont entièrement dépendants du jeu qui tient la nature ensemble.

Lorsque l’un d’entre eux, subjugué par la conscience du bois et de la pierre, s’arrête au beau milieu du trottoir, alors que la foule pressée se divise autour de lui, emportant les belles au bras de leur cavalier, et qu’il reste planté là comme une statue ou, plus justement, comme une pierre au milieu du courant, c’est qu’il s’efforce de ne penser à rien, qu’aux travaux et aux jours, au bois disparu sous le faste de la maçonnerie, à la forêt au pied de la ville, et au temps immense qui gonfle entre une bouffée de tabac et la suivante.

On dit garçons, mais ce sont des hommes. Ils reviennent de loin. Dans leur jeunesse, ils ont survécu à l’épreuve des chantiers, décidé de faire leur vie en marge du Royaume. Ainsi, ils ont peu à peu rejoint un temps étranger au commun des mortels : les plus aguerris d’entre eux savent fort bien interpréter les mouvements de l’ombre et de la lumière, la modulation des chants d’oiseaux, deviner d’un coup d’œil l’âge et la densité des troncs, le moment voulu et les gestes pour abattre un arbre, cueillir les cèpes ou croiser le pas du renard…

Les contremaîtres et les comptables de la compagnie auront beau agiter leur montre de gousset, leur relayer sur un ton alarmé les directives du bureau central, eux ne comprennent plus le sens de l’heure. Lorsque les conditions ou le rythme de travail ne leur conviennent plus, ces vieux routiers plient bagage pour s’enfoncer dans la futaie, dans des directions que l’impénétrabilité apparente du feuillage ne laissait en rien présager. Ils tracent, sans compas ni boussole, des lignes de désir au cœur des forêts. En chemin, ils récoltent au pied des troncs le tabac du réconfort, les cailloux qui apaiseront leur soif. Ils mangent des salades d’herbes et de fleurs sur des assiettes d’écorce. Le soir venu, ils s’assoupissent sur des lits d’humus, ou lovés au sommet des arbres.

Il arrive parfois qu’une équipe de coupe, ouvrant un sentier, retrouve la dépouille d’un de ses anciens collègues, allongée sur une couche de mousse, les mains croisées sur un bouquet de fleurs sauvages, ses outils posés à ses flancs comme les armes d’un guerrier. Le visage et la peau du vieillard ont acquis la patine des plus beaux bois. Parmi la troupe, un jeune homme qui se tient en retrait se souvient peut-être du mot de son aîné, tout juste avant qu’il prenne les bois, les trains mentent, le monde n’arrive jamais à temps. Sur le visage du mort flotte un sourire béat : il a vécu, dans son corps vieilli, cette vie qu’il avait rêvée alors qu’il n’était encore qu’un petit garçon.

1. c Un voyageur d’affaires

Les voyageurs d’affaires sont en général discrets sur la nature de leur commerce et leurs destinations. D’ailleurs, on a déjà vu des jeunes hommes, l’esprit en liesse, adopter leur apparence pour s’abandonner, sous cette couverture respectable, à des excès festifs.

Le style de vie de la capitale rayonne aux quatre coins du Royaume. Les voyageurs d’affaires, épousant avec verve toutes les tendances du jour, jouent un rôle important dans sa dissémination. Tous les matins, dans quelque hôtel de province, on peut trouver un chef d’équipe convainquant ses consorts, avant l’effort du jour, qu’ils jouent un rôle fondamental dans la cohésion, la pérennité du Royaume. Peu importe s’ils colportent une nouvelle encyclopédie populaire, un chapeau tout-terrain ou, pourquoi pas, des canards de bain, le même élan s’applique. Il n’est point de sot métier, que de piètres performances de vente.

Les voyageurs d’affaires sont de l’ouverture de toutes les routes. C’est par eux que la nouveauté arrive et que les créations de la capitale affirment leur préséance, et leur supériorité, sur les productions provinciales. La présence de ces troupes de jeunes hommes dans le vent dans les lieux les plus reculés est le réconfort du citoyen, l’assurance que le Royaume poursuit son avancée civilisatrice, que la vie, quoi qu’il arrive, continuera de se ressembler. Innovation. Reconnaissance. Profit. Telle est leur devise, la preuve empirique que le commerce est un pouvoir et un bien publics, ou en voie de le devenir.

Il faut bien dire qu’avec le temps, les fabrications de l’Empire ont perdu en qualité et les vendeurs, en confiance. Ils exercent un métier difficile, et il n’est pas rare qu’on devine à leur ceinturon une flasque d’alcool, où ils puiseront de plus en plus fréquemment la confiance et la force qui, à une époque plus faste, ne seraient jamais venues à leur manquer. L’alcool pourra aussi leur servir à calmer leurs plaies, quand un consommateur insensible aux usages nouveaux résoudra d’exprimer son irritation, ou son insatisfaction, dans le langage muet des réparties physiques.

Il est vrai que les visites aux confins provoquent, ici et là, certains accrocs. Pure question de caractère, ou de couleur locale ? Il arrive en effet qu’un représentant, endormi en chemin, étourdi par ses rêves de fortune, ou atterré au lendemain d’une fête trop arrosée, descende par mégarde dans une gare inconnue, une bourgade sans attrait, où la lingua franca du Royaume n’a pas encore infiltré, de ses accents mélodiques, l’idiome local. En réponse à la langue archaïque, qui semble entièrement composée d’interjections et de grognements, que lui jappe une jeune femme peu avenante, vieillie avant son temps, le jeune homme oppose, en entrouvrant sa mallette, une énigme nouvelle à l’incompréhension locale – un bibelot brillant, un colifichet abscons, un vêtement teinturluré… – en souriant de toutes ses dents, le tendant vers l’étrangère comme un signe, un grigri, un talisman, une rançon de bonne guerre, en espérant que la magie nouvelle fonctionne avant que son mari ne rentre du travail.

Un homme des grands chemins avec qui je partageais seul mon compartiment, étonné de l’intérêt sincère que je lui portais, m’a raconté une légende du fond des bois. Selon ses dires, des vendeurs en fin de carrière auraient établi un comptoir de vente dans une clairière éloignée des zones de coupe. Ces représentants d’un certain âge, ayant risqué leur jeunesse sur le commerce itinérant, chérissent leurs meilleures ventes comme des reliques sacrées – la montre, le yoyo, le couteau de cuisine… qui les a jadis convertis au métier.

La lumière de la pleine lune tranche la ramure. Le tapis de mousse s’illumine de reflets turquoise. Dans cette radiance insolite, les vendeurs tour à tour s’avancent vers l’assemblée de leurs semblables. Ils présentent, dans une reprise ritualisée des anciennes réunions d’équipe, l’objet de leur vénération. Le tendent comme un calice vers l’assistance. Le déclarent sans prix. Plus un mot, pas une devise ne s’échange. Puis ces vendeurs fatigués, qui tiennent à leur marchandise d’antan comme à leur dernière raison d’exister, retournent chacun de leur côté vers la profondeur des forêts, dans leurs costumes élimés. Ils n’ont plus rien à vendre, nulle part où retourner, qu’en eux-mêmes, où ils se sont perdus de vue. Force est d’avouer que les limites du Royaume, dans un certain éclairage, semblent de plus en plus ténues.

1. d Une dame du monde

Sur les grands boulevards paradent en houles robes d’apparat et redingotes, coiffures relevées et chapeaux de fourrure. Oublieux du travail forcené qui gouverne les fortunes de la ville, le trafic des rues marque les moments d’un bal sans fin.

Hier soir, j’ai été invité à une soirée chez la baronne de Půk. En chemin, j’ai croisé assez de mendiants pour constituer une classe. Ils sont très jeunes. Leurs parents sont introuvables. À l’apéritif, un monsieur aux lèvres pincées, le torse bombé sous son uniforme de colonel, a évoqué la génération spontanée. Il prétendait à l’esprit scientifique. Je lui ai opposé qu’il serait plus juste de parler d’immaculée conception. Je n’ai pas saisi la réplique qu’il m’a servie en se détournant d’un pas martial. Ses décorations faisaient trop de bruit pour qu’il m’entende. Certaines personnes n’ont vraiment aucune délicatesse.

Ces jeunesses égarées connaissent le langage des rues et nos sentiments perdus. Il suffit qu’une dame échappe son mouchoir ou qu’elle se foule le pied pour qu’ils aillent à sa rescousse. Comment ne pas admirer leur pas habile, alors qu’ils évitent les bastonnades des marchands et s’enfuient avec une poignée de noix, une pomme poquée, tombée au pied des étals ? On ne devrait pas s’étonner de leur sollicitude. La vie, après tout, les a forcés à apprendre à vivre. Ils se tiennent la main en quêtant. Leurs tuniques sont taillées dans des sacs de grains, retenus par un bout de corde trouvé par terre. Ils s’habillent avec l’élégance des pertes. Un jour, ce sera à la mode du jour. Ils font la révérence en s’adressant aux passants. Leurs requêtes (qui n’omettent jamais la particule nobiliaire) sont formulées d’un accent qu’on voudrait vulgaire, mais qui se conforme aux règles les plus strictes de la bienséance. Ils ont appris à ne pas mordre la main qui les affame.

Dans les rues de la basse ville, des solidarités, des loyautés animales apparaissent, plus passionnées que toutes ces histoires dont l’élite du Royaume voudrait s’afficher propriétaire. Pressée par quelque question de survie générale, la jeunesse des rues forme de temps à autre des attroupements sur les places, parlements publics que les constables, aussitôt qu’ils en ont vent, s’empressent de dérégler. La poursuite ne dure jamais très longtemps. Les enfants sauvages détalent par petits groupes, enjambant les clôtures, s’enfonçant par toutes les brèches du tissu de la ville. Ils pénètrent le fatras des arrière-cours, enjambent les murets, se glissent par les soupiraux, disparaissent derrière une porte claquée, un battement de rideau… Les constables essoufflés, éberlués par la vélocité de la fuite, abandonneront bientôt la traque, plus soulagés qu’humiliés par l’ingénuité de leurs proies.

Ceux qui ont été témoins d’une telle pagaille ne manquent jamais de noter ce détail étonnant: les discussions interrompues semblent se poursuivre au moment de la fuite. En effet, l’assemblée se disperse en continuant d’échanger des signaux dans cette infralangue chantonnante que ses membres se sont inventée pour parler à mots couverts du pouvoir. S’il prête une oreille miséricordieuse à la réalité qui l’entoure, le marcheur dans la basse ville pourra d’ailleurs isoler le fil, sous la sonorité ambiante, d’une conversation courante. Elle s’immisce sous la rumeur marchande, le ronronnement machinal des fabriques, le tintamarre véhiculaire. Petite musique du temps qu’il faut sauver du temps. Parce qu’il n’est pas donné à tous.

J’ai passé la soirée à la fenêtre, en considérant la foule à son pied. Demain, la baronne et son entourage s’aventureront dans la basse ville. Ils courront les rues en distribuant les gâteaux de la veille. La baronne n’est pas de la mauvaise graine. Elle vient d’où elle vient, s’illusionne sur où elle va. Pardonnez-lui, car elle ne sait pas qui elle est. En prétextant que je devais le faire, je me suis rendu compte que je venais de me résoudre à quitter la ville. La langue que j’ai entendue par les rues est celle de l’avenir. Sa vérité porte ailleurs.

1. e Une jeunesse prometteuse

Dans les cercles de la haute ville, on aime vanter l’intelligence et la résilience des enfants des bas quartiers : ils hériteront de la terre. Lorsqu’une mondaine en expédition les croisera, toussotant leur requête, elle pourra se dépiter de leur teint charbonneux et leur tendre, du bout de ses doigts gantés de blanc, une aumône aussitôt ternie par l’air.

V E R S  L A  F U I T E
3 0  A V R I L  2 0 1 5
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Chère Pimprenelle,

Il y a si longtemps que je vous ai écrit. Pourtant, vous savez combien la sonorité de votre nom m’enchante. J’espère que vous ne m’en voudrez pas de souhaiter me confier encore à vous ; vous m’avez tant et tant soutenu.

Je voudrais tempérer ma litanie en reprenant à mon compte cette belle expression, entendue dans mes voyages: Je me suis changé. C’est ainsi, par exemple, qu’un employé fatigué des peines du jour exprimerait, disons à son épouse, qu’il a revêtu ses habits de circonstance et qu’il est prêt, dans son plus beau complet, à l’enchantement des grands soirs… Vous n’ignorez pas que mes travaux me pesaient, que je souhaitais m’en éloigner, pour me rapprocher de moi-même. Peut-être, alors, aurions-nous su être ensemble, dans l’accueil, le bien de l’autre ? Vous vous souvenez de l’écarlate qui colorait mes oreilles à certaines de mes déclarations ? Je ne rougis plus de vous le dire.

À force de me plier à la volonté des autres – le faisais-je par souci de politesse ou par compassion ? –, j’ai fini par croire que je ne me ressemblais plus. Nous nous entendons : mon métier n’en est pas un, plutôt une vocation. Je l’aime tant, mais moins ce qu’on en fait, et ce qu’on en pense. Au fil des débats et des revers, j’en suis venu à songer que, si j’y consacre tout mon être, c’est que je ne m’aime pas assez moi-même. Ces mots sages que vous avez eus pour moi au moment de nous séparer résonnent encore : vous décriviez le mélange délétère qui m’anime, vantant ma sensibilité, tout en déplorant cette dureté, issue de ma rigueur – quel vilain mot ! –, qui, hélas, semble invariablement se retourner contre moi. J’ai finalement ressenti que tous ces jours flottants, où je passais de quartier en quartier, pour y écumer les brocantes et les grossistes, y récolter les babioles, les échantillons et les rubans, les dessins et les historiettes qu’on me quémandait, n’étaient que les élans retenus, les trajectoires incomplètes – boutures et ravaudages – d’une fuite à laquelle je ne me suis jamais résolu.

Je n’ai pas eu l’occasion, depuis votre départ, de suivre les conseils de mes amis et d’épouser une riche héritière. Ah ha. Ce n’est pas un secret : je suis bien trop sentimental pour risquer un tel pacte, qui ne ferait que déplacer mon mal. Je continue d’être convaincu que, pour être indépendant de fortune, il faut être libre de cœur. Cela ne veut pas dire ne pas aimer, mais avoir le cœur à la bonne place. Belle façon de parler, encore plus belle façon de vivre.

Cela dit, je ne suis pas à plaindre. Je vous écris encabané, si on peut utiliser cette expression pour qualifier un tel séjour, à l’Hôtel de Milnaught. On se croirait, dans cette chambre, à l’intérieur d’un gâteau de velours et de soie. J’ai conclu, avant de quitter le pays, une entente des plus avantageuses avec mes éditeurs. Ils ne savent pas plus que moi où j’irai, bien qu’ils en feront les frais. Je me suis toujours demandé si mes lecteurs devinaient, sous mes beaux mots, ce cœur qui bat la breloque. Je voudrais pouvoir le leur tendre comme une montre de gousset défaillante, leur demander de la remonter pour moi, tout en sachant que ce n’est pas en leur pouvoir de le faire. Lorsqu’ils auraient la tête penchée, je courrais à toutes jambes vous rejoindre, en leur souhaitant la bonne heure.

Pardonnez-moi. J’abuse des métaphores comme de moi-même. Je dois admettre que je vous vois encore devant moi, m’attendant sur le quai, au seuil d’une vie nouvelle. Votre sourire en coin, qui sait qui sait. Vos yeux émeraude. La rougeur de pomme de vos joues. La rousseur sombre de votre chevelure remontée. Nous nous reconnaissons. Il n’y a plus rien à dire… Alors que moi, jadis, qui vous bredouillait non, je ne peux pas en pleurant, parce que j’avais peur de moi-même, sans savoir qui j’étais. Il y a de pires choses que d’être aimé. J’ai beau me dire je ne ferai plus jamais ce que j’ai fait, cela est accompli. Notre bel avenir attend là, figé, à un pas de lui-même.

Alors que le train – ce fastueux salon ambulatoire est tout ce que vous imaginez – traversait les interminables passes boisées, je guettais ma réflexion, la lumière entremêlée au feuillage, dans la vitre du dining car, jusqu’à en oublier le paysage du dehors. Je me disais Anatole, te voilà, tu as enfin trouvé le courage de partir à la rencontre de ton reflet. Le ronronnement de l’engin, le tremblement de porcelaine des couverts, le feutre des conversations au crépuscule ont fini par m’assoupir. Dans mon rêve, la lueur des gares forestières s’estompait à mesure que le convoi les croisait. Cette belle ombre, était-ce vraiment vous, qui arriviez trop tard, dans le jour déclinant ? En rêve, on ne sait pas toujours qui on est. Le contrôleur, un jeune homme qui ne devait pas avoir plus de vingt-cinq ans, m’a éveillé dans un anglais cassé. Il avait l’air parfaitement compatissant.

Je voudrais que mes mots aient le pouvoir d’un sésame, d’un enchantement volontaire. J’ai entendu dire que le courrier interrompait son service des samedis. Bientôt, je repartirai vers l’est. Quand je serai parvenu à l’extrémité de ma fuite, j’espère que la poste restante existera toujours.

Anatole, votre écarlate

Le train du Levant s’éloigne de la capitale en longeant les falaises maritimes, pénétrant l’aride enceinte montagneuse qui encadre, sur trois flancs, les plaines abstraites et les marécages informes de l’est. Si ce n’était du fer des roues mâchant les rails, le train semblerait entièrement fabriqué de bois. La dominance de cette matière vise sans doute à rassurer le voyageur en partance sur l’existence, quelque part derrière lui, d’une nature plus prolixe, d’où le Royaume tire sa richesse, son assurance et, surtout, sa solidité.

Quand la clepsydre suspendue au-dessus de la salle des pas perdus laisse s’égoutter midi dans le bassin des heures, le train quitte la gare de l’Est avec un sifflement flûté, s’engageant en sens antihoraire sur la pente doucement descendante du long tunnel de verre, artère transparente épousant parfaitement le galbe de la coupole centrale, œuf précieux, dont la silhouette chatoyante couve en permanence le panorama oriental de la ville. Le train continue, sur l’élan de cette glissade, de gagner en vélocité, laissant derrière lui les derniers retranchements résidentiels pour couper de plus en plus vite à travers un paysage d’arrière-cours et d’entrepôts, dépassant les convois plus lents qui acheminent de porte à porte les matériaux et les marchandises nécessaires à l’industrie. Parfois, une porte de fer entrouverte ou la haute fenestration des ateliers laissent apparaître le fil angulaire d’une chaîne de montage ou la machinerie hiératique d’un atelier, formes sombres délaissées à midi par les ouvriers en pause, mécaniques mystérieuses, abandonnées à la marge de la ville, qui la transforment en elle-même et qu’on oublie.

Nous nous apprêtions à quitter la ville quand un ouvrier d’une scierie, qui déjeune, en salopettes, perché sur un amoncellement de planches avec ses collègues, s’est soudainement dressé pour saluer le passage de notre train – trait rutilant de bois verni, solide comme un madrier, fin comme une planche, poli par les houles venteuses des terres plates, scindant les airs comme la déferlante qu’il promet de rejoindre. Il tend bien haut son égoïne pour la faire claquer, tout en esquissant un pas de gigue, par solidarité enjouée avec l’ouvrage magnifique d’ébénisterie passant à ses pieds. Ses collègues lèvent en chœur le couvercle de leur bouteille thermique. La locomotive – en réponse, j’ose croire, bien que je ne connaisse pas l’ordinaire de ce train – a de nouveau laissé s’échapper une longue note flûtée, ponctuée d’un trille. Dieu sait pourquoi, je me suis vu, promeneur en redingote, marchant à l’ombre des arbres, le long d’un grand boulevard aux trottoirs de bois, traversant une ville inconnue, d’ouest en est, jusqu’à ses portes, puis à nulle part, suivant les planches égales, s’étendant indéfiniment dans l’avant, dans l’après tout, en espérant la distraction, l’étourderie des oiseaux.

J’ai été tiré de ma rêverie par l’ouverture du paysage. Les herbes du haut plateau sablonneux ont jailli, s’inclinant à notre passage. Le convoi s’est arraché à l’attraction de la ville, embrassant la lisière des falaises. Puis la mer est apparue à nos pieds. Tous se sont penchés à droite pour voir, et j’ai moi aussi oublié d’où je venais.

*

On dit qu’à vol d’oiseau, le train dessine une droite parfaite et que les aéronautes qui survolent ces régions règlent leur vol sur la parallèle de son tracé. Même au niveau du sol, il est facile d’adhérer à ces vues. La découpe irrégulière des défilés côtiers cède le pas, dans un mouvement d’éloignement graduel – on a l’impression que le paysage, répondant à quelque impératif esthétique, s’élime peu à peu –, à l’épure des plaines. En quelques heures, on perd de vue la mer, et la rectilinéarité réaffirme ses droits. Le convoi trace au milieu d’un paysage répétitif, où le monde, de nouveau, semble plat. L’heure est au divertissement.

La voiture-restaurant immédiatement apposée à la locomotive est une sorte de mess minimal, d’une élégance effacée: plancher, parois, plafond semblent un tressage continu de lattes finement cirées, aux joints invisibles. Le regard s’égarerait dans un glissement infini si ce n’était de la présence de deux longues tablettes de peuplier fixées aux parois. Les voyageurs s’y accoudent pour avaler une portion de goulache, mâchouiller une salade de racines et de noix, siroter un verre de jus de baies ou une rasade de chaude-gorge. Lentement. Ils profitent du point de vue panoramique pour se perdre en pensée : deux grandes baies vitrées ovales insérées dans les flancs du wagon viennent interrompre la topologie des lattes et convier à la contemplation, par-delà le vide du paysage, d’un au-delà possible du point de fuite. Au bout du wagon, sous la poutre unique où sont burinées en caractères impérieux les quatre lettres du mot nourriture, le messmeister assure la liaison avec la cuisine attenante à la locomotive. À l’étroit dans l’embrasure elliptique du comptoir de service, il pivote pour crier ses commandes ou aligner bols et gobelets. On peut lire, cousu en fil d’or sur sa livrée, son nom, Oläv, grande asperge chauve, d’âge indéterminé, constamment à éponger son crâne brillant de sueur ou à désembuer son monocle, pour le replacer d’un geste prompt à l’appel des cuisiniers, claquant abruptement la vaisselle sur le plat du comptoir pour rappeler les clients à leurs commandes. Sa situation exiguë porte à croire que les marmites des cuisines cuisent au même feu que les tisons de l’engin. Si on le lui demande, le martial Oläv, qu’on est en droit de soupçonner d’être pince-sans-rire, affirme en interrompant un moment infinitésimal son manège qu’il était jadis contorsionniste, qu’il a trouvé ici sa place exacte et qu’il travaille donc en tout confort. Tchac! Fin de la conversation.

Mon potage, où flottent des racines tordues comme des pousses de ginseng, et des quartiers de patates grelots à l’épiderme rouge vif, a des velléités de solide – il tient davantage du ragoût que de la soupe. J’ai l’impression de manger une sorte de boue parfumée. Je ne peux nier qu’elle me réchauffe l’intérieur. Que son goût terreux a le don d’apaiser et d’alourdir le regard, qui n’en pèse qu’avec plus d’acuité sur le paysage d’herbes battantes qui défile par la fenêtre panoramique, en un lacis de lignes ondoyantes, où je tente de départager mes vues de l’esprit – l’exercice, dans un véhicule en mouvement, est voué à la perte – de la volonté véritable du vent. Au loin, la ligne basse de la cordillère me rappelle que cet état – état d’esprit ou état des lieux – est comme tout autre temporaire, que nous allons bel et bien quelque part et que le paysage indifférencié versera, tôt ou tard, dans l’ailleurs.

– Tu étais boue et tu retourneras à la boue. Magique, n’est-ce pas?

Je suspends le mouvement de ma cuiller à mi-trajectoire pour baisser le regard vers l’homme qui a pris place à mes côtés, un petit barbu aux airs de moine défroqué, qui s’est tourné vers moi avec un air complice, le doigt levé pour ponctuer ses propos sentencieux.

– Ne vous arrêtez pas pour moi. Vous aurez besoin de toutes vos forces pour aller à la rencontre des mangeurs de terre… Pour les Tudmoudzhiks, ces montagnes sont les retailles de la création. Elles abritent tous les dangers, et ce qui vient d’elle ou y retourne ne tient qu’au malheur.

Adalbert Tchük est ethnologue. Plus précisément : ethnopithèque.

– Vous saisissez? Sur l’échelle des êtres, la différence entre l’être qui observe et la chose observée n’est qu’une divergence de position.

Il fait depuis quelques décennies la navette entre l’Université autonome, où il est professeur associé au Département d’études coloniales, et les confins orientaux, dont les peuplades habituées à ses retours font si peu de cas de sa présence qu’il peut prétendre être un des leurs, évident comme une pierre ou un tronc d’arbre. Les deuxièmes mercredis du mois, il donne des conférences devant un public composé – il doit malheureusement l’avouer – d’habitués vieillissants, dont la lumière aveuglante des projecteurs lui permet d’interpréter le dodelinement ensommeillé comme un signe d’approbation passionnée.

Professeur Tchük est un des soixante-douze cosignataires du Dictionnaire tudzhik et moudzhik. Il est aussi l’auteur d’un manuel de terrain, La méthode ethnopithèque, qui a connu une certaine vogue dans les années soixante et dont il s’empresse, preste comme un missionnaire en mal d’ouailles, de poser un exemplaire sur la table.

– Vous pouvez l’emporter. Il vous sera aussi utile qu’un couteau.

Professeur Tchük a consacré les quarante-deux dernières années de sa vie à l’étude de la culture tudmoudzhik. Dans son essai – dont il semble pouvoir citer l’entièreté par cœur – Dialectique gémelle : de l’origine double, professeur Tchük tente de démontrer, à travers un rapprochement qu’on peut tout au plus qualifier de métaphorique, qu’une seule et unique civilisation est à l’origine des deux grands ensembles de la population locale, qu’unissent d’étranges liens de réciprocité (dont nous aurons l’occasion de discuter dans un avenir rapproché) : les Tudzhiks, taciturnes nomades et chasseurs redoutables qui font cavalier seul sur la plaine herbeuse, et les Moudzhiks, qui se déplacent entre les massifs montagneux, où ils élèvent, du printemps au milieu de l’été, des cheptels de chèvres noires, et les terres basses et marécageuses de l’est profond, où ils entretiennent, à partir de la fin de l’été, des jardins flottants et pratiquent la pisciculture. Les deux peuplades, qui, il faut le dire, sont bien avares de paroles, parlent des langues distinctes mais apparentées : par exemple, les noms des bêtes et des légumes, y sont, à quelques variations orthographiques près, identiques.

Est-ce que ces proximités linguistiques sont dues à la promiscuité géographique ou aux aléas de l’histoire ancienne? Professeur Tchük (qui, il faut le noter, est également l’auteur du néologisme Tudmoudzhik) fonde quant à lui son hypothèse sur une lecture comparative des motifs brodés sur les vêtements des deux peuplades, analysant leur morphologie comme une déformation topologique des pétroglyphes découverts par Morson et Timbur (« The Speaking Stones », Jones, The Comparative Review of Yesterlands, op. cit., 1954) dans la région. Le duo anglais voyait dans ces pierres parlantes (leur jolie formule) des bornes signalétiques, contemporaines de celles que les Romains disposaient le long de leurs voies. Comme si les incultes avaient voulu naïvement imiter la manière du Royaume. Découvertes dans des zones inhospitalières – milieu des steppes, défilés rocheux, fonds maraîchers –, ces pierres irrégulières, arrivant aux genoux, auraient été disposées le long de ley lines, lignes de force du territoire, mimant à hauteur d’homme l’organisation de la sphère céleste. Professeur Tchük soutient qu’il faut, of course, se méfier de la propension anglaise à projeter sur toutes les structures du monde qui précède d’obscures significations païennes, invitant à la pensée des obéissances occultes et des sacrifices humains.

– Mieux vaut s’en tenir aux faits, ils contiennent leurs propres métaphores.

Tchük propose une interprétation plus littérale. Il m’explique qu’en tout, les archéologues anglais ont découvert treize bornes. Quatre d’entre elles sont alignées sur le nord magnétique, alors que les huit autres suivent l’axe du levant. Une borne centrale, baptisée horizon zéro, correspond au centre géographique exact de la plaine – entre les limites de la capitale et la fin de la zone marécageuse, entre l’horizon de la cordillère et le défilé côtier. Des bornes découvertes sur l’axe ouest-est, cinq sont situées à égale distance – un intervalle d’environ cinq cents kilomètres –, ce qui permet de penser que l’ensemble était déployé avec une cadence régulière, servant donc la fonction supposée par les deux archéologues anglais. Aujourd’hui, ces pierres reposent dans un entrepôt du British Museum, tassées les unes sur les autres, dans la densité silencieuse de leur mystère.

– Monsieur Descartes n’a rien inventé, cher ami. Ces cavaliers ne croyaient qu’en une chose : la rigueur de ce bas monde. Ils courent sur l’abscisse et l’ordonnée des steppes, défiant le Grand Rien. C’est la certitude qui les a retenus ici. Ceux qui doutaient se sont dispersés vers l’ouest, où on les a oubliés; d’autres sont repartis vers l’est, et ont perdu leur chemin dans les marécages. Ce peuple a la tête dure et un cœur de pierre. Ils sont restés là, dans l’honneur réservé du doute.

J’ai terminé ma soupe, n’ayant pu placer un mot, et j’allais proposer au professeur Tchük un verre de chaude-gorge, belle occasion de revenir vers le bar pour m’absenter un instant de cette instructive conversation, quand est apparu à l’horizon un petit point noir, fendant la crête des herbes.

– Regardez, regardez-le bien venir.

De toute évidence, ce point se déplaçait en notre direction. La rumeur des conversations dans la voiture-restaurant a baissé d’un cran, alors que tous se sont penchés, dans une répétition inversée de la chorégraphie qui avait présidé à la révélation des falaises, vers la verrière gauche, cherchant la meilleure place pour scruter l’horizon. Soudainement, ils étaient là, étendard levé, cavalier destrier noirs, en course folle vers le convoi, corps et visages tendus dans la concentration, le tremblement de la course. À la dernière minute, le cavalier a levé son étendard, pour le pointer vers l’est et tracer vertigineusement le long du train. Sous le grincement rotatoire des roues, on a cru entendre l’accord des sabots frappant la plaine. Puis ils n’étaient plus là.

2. a Cavalier seul

Les traits burinés par le vent et tannés par le soleil des cavaliers tudzhiks respirent la sévérité. Leurs habits bouffants, gonflés par l’air et la poussière des plaines, la vélocité des cavalcades suggèrent plutôt une légèreté miraculeuse : celle d’un nuage en tunique et pantalon.

Les barbares se sont arrêtés à nos portes pour tracer des sillons dans la plaine herbeuse. Leur course peut sembler sans rime ni raison, simple bravade contre l’ordre nouveau des véhicules à moteur, des chemins de fer, avalant les kilomètres à grand train. Dans leurs costumes de soie noire, bouffant sous la brise, ces cavaliers-géomètres mènent leurs juments dans une course inlassable le long d’abscisses et d’ordonnées invisibles. Ils ont, comme le veut l’expression, le compas au cœur et la mire dans l’œil : lorsque résonne l’écho soudain d’une détonation, et que le point noir d’un oiseau chute, il suffit de balayer du regard l’étendue abstraite pour voir apparaître l’un d’eux, cavalier sombre surgi en ligne droite du milieu de nulle part pour tracer une droite aussi sûre que les rails sur la plaine indifférenciée. Les visages étonnés pressés aux fenêtres du train témoignent d’un privilège fulgurant: un moment, il leur aura de nouveau été permis de croire aux magies de l’action à distance.

2. b Un ethnopithèque

Les ethnopithèques essaiment des grandes villes, avides de rejoindre l’autre qu’ils devinent en eux. Ils y reviennent dans des accoutrements syncrétiques, pendouillant de talismans, qui ne sont enfin que le vain reflet d’une pensée magique : la conviction que l’on peut tromper son propre reflet.

Sous les pavés, la parole. La vague ethnopithèque a correspondu à l’époque où le Royaume, assuré de ses triomphes, a tout à fait pris ses aises, et où ses fonctionnaires n’ont plus senti le besoin de qualifier de colonies les territoires où ils dépêchaient leurs émissaires civilisateurs. De jeunes académiciens, persuadés des pouvoirs transformateurs du dialogue interculturel, ont alors signé le Manifeste ethnopithèque, déclarant ainsi leur solidarité aux femmes, aux hommes et aux enfants des confins. Ils sont partis vers là-bas, reconnaître l’autre en eux. Dans les cafés des grandes villes, on les reconnaissait à leur parure : chapeaux coloniaux, guêtres ou bottes de cavalier, ceintures tressées, vestes laineuses ou bijoux rituels rapportés de leurs séjours dans l’ailleurs. Ils avaient la parole facile, la connaissance fière. La jeunesse abstentionniste affirmait que de passer un après-midi en compagnie de ces explorateurs du commun sur une terrasse était une expérience plus riche qu’un semestre dans une salle de classe. Selon une des formules les plus populaires du mouvement, Pour vraiment savoir ce qu’on vit, il faut le vivre. Pendant quelques années, il était difficile d’éviter de les entendre pérorer à la ronde sur leur connaissance des confins. Il suffisait à n’importe quel quidam, attablé avec son café crème, de tendre l’oreille pour se les représenter, enthousiastes et curieux, debout sur quelque trottoir de planches posé au milieu d’un marécage à pontifier dans leurs accoutrements syncrétiques au milieu de peuplades qui tolèrent laconiquement ces sagesses, vaquant à leurs occupations. Dans la mesure où une chose est bonne à dire, ce qu’on croit dire ne change pas. L’étranger lointain, qui ne connaît l’ailleurs que par ouï-dire, se replonge, aujourd’hui comme avant, dans son journal du jour, en se disant que, depuis que le monde est monde, tout vient à passer.

 

À première vue, rien ne semble justifier la composition du train du Levant, qui aligne, entre la voiture-restaurant et deux voitures-lits, une demi-douzaine de cars à compartiments et autant de wagons plats, où de l’outillage, des provisions, quoi d’autre, transitent sous le couvert mystérieux de bâches. Pourtant, le voyageur peut s’y attendre à la promiscuité forcée avec un, quatre, ou cinq autres inconnus. Et ce, bien que les passagers se fassent de plus en plus rares sur cette ligne qui dessert les lointains intérieurs, où une population dont l’âme s’est depuis longtemps accordée avec l’âpreté naturelle de son territoire d’élection tolère stoïquement la visite des représentants de la civilisation appelés là par la force des choses, l’élan d’une vocation ou, plus rarement, par l’aspiration naïve à la paix promise par la découverte de nouvelles immensités, que l’homme n’habille que comme une arrière-pensée.

Voilà les premières véritables paroles de mon nouveau compagnon de cabine, un habitué du train qui me questionne sur ma mission. Ce garçon bien mis, dont l’ensemble – Oxford cirés, complet noir et veste à hautes boutonnières, chemise blanche au col empesé – a pour effet d’accuser les contours de sa silhouette effilée, couronnée d’une houppe de cheveux de jais, aux reflets bleutés, soigneusement sculptés à la brillantine. Posée à ses côtés, une cage couverte d’un voile, qui laisse de temps à autre filtrer le roucoulement d’un pigeon. J’ai tout de suite remarqué ses yeux d’une candeur presque animale. Le jeune homme, qui, même assis, semble très grand, paraît à la fois perché dans la considération de ma personne et égaré dans la contemplation de quelque problème intérieur. Est-ce l’angoisse ou une sympathie respectueuse qui le porte ainsi à regarder ailleurs? Il a une étrange façon de se tenir, ses mains aux doigts délicats croisés sur les genoux, jointures droites exposées, la tête légèrement penchée dans le même angle, comme s’il était un peu gêné de partager cette pensée curieuse qu’on lui devine au fond du regard et qui ne le lâche plus. Malgré son costume de corbeau, un mot m’est immédiatement venu en tête : héron. J’ai oublié de lui demander son nom, et c’est celui qui lui reste.

Il m’explique qu’il est inventeur et qu’il a été mandé par l’Autorité électrique d’installer une génératrice de sa conception en territoire moudzhik. Il a mis au point un procédé qui permet de diffuser un courant électrique à des appareils situés dans un périmètre raisonnable de la source d’émission sans l’aide de fils. Il a l’espoir que ce processus nouveau révolutionne l’industrie humaine, pour le plus grand bonheur de tous.

– Si elle ne sert pas à améliorer la vie, la science ne sert pas la vie.

Les installations expérimentales, que les architectes viennent de compléter, sont situées à proximité d’une zone maraîchère, dans un des « Palais de la réconciliation électrique » érigés par l’ancien régime. Ceux à qui les usages moudzhiks ne sont pas déjà familiers doivent savoir qu’ils ont développé une étonnante agriculture saline: ils divisent les terres moites en bassins quadrangulaires, où ils cultivent des jardins d’herbes flottantes et élèvent des gobilles des marais, qu’ils sèchent et salent, avant de les acheminer aux conserveries de Murzhak, Catala ou Apotrophe. Cette opération de transport est réalisée par les soins des nomades moudzhiks, qui se rendent en temps voulu au village pour offrir leurs services de longs-courriers. Des pigeons voyageurs sont dépêchés au-dessus de la plaine pour alerter les Tudzhiks, qui baissent leurs armes, toujours cambrées pour la chasse, et suivent les volatiles, entraînés à rebrousser chemin à la vue des cavaliers, jusqu’aux campements moudzhiks. Fini le temps où le tonnerre des sabots et l’apparition des cavaliers noirs annonçaient l’ultime malheur.

Les Moudzhiks, on le sait, circulent entre les alpages, où ils font paître des troupeaux de moutons et de chèvres, et les cultures maraîchères. Les Tudzhiks, patrouillant la plaine, les reliefs de la cordillère – où ils établissent leurs campements – et les sous-bois aux abords des marais, repoussent et chassent les bêtes sauvages, dont ils échangent les carcasses contre un tribut alimentaire. Les deux peuplades, conscientes que leur survivance dépend de leur complémentarité, ont depuis longtemps déposé les armes. Elles ne rivalisent plus que dans l’application maniaque qu’elles déploient dans l’exécution de leurs tâches réciproques, ou dans l’art paisible de la broderie.

Au printemps, les Moudzhiks récoltent les œufs des gobilles, qu’ils conservent dans de petits baluchons submergés jusqu’à la saison des pêches, à la fin de l’été. Les hommes, pantalons retroussés, pieds nus dans l’eau, coupent à la serpe les feuilles et les fleurs comestibles des plantes aquatiques, que les femmes et les enfants disposent sur des pans de bure. Ils en font des ballots gros comme des montgolfières. Puis les pêcheurs soulèvent les grands filets déposés au fond des jardins flottants. Environ la moitié des animaux échappent à la récolte, filant entre les mailles pour assurer la pérennité de la culture. D’un geste preste et léger, les femmes déploient les grands ballots d’herbes au-dessus des bassins. Frémissement de coton et averse de verdure. On tire aux quatre coins. La toile est tendue. Les enfants viennent poser de grosses pierres tout autour du liséré, pour la retenir en place. Alors, les hommes, qui se tenaient à l’écart, dégouttant de toute part, s’approchent de nouveau pour vider leurs filets sur le lit de verdure.

Un ordonnier, fille ou garçon au pas léger, à l’orée de l’adolescence, a été élu pour mettre de l’ordre dans le chaos de la récolte. Les familles ont revêtu leurs plus beaux habits : des tuniques et des robes tissées dans une bure de roseau extraordinairement légère, rehaussée de broderies, d’une chape de fourrure de chèvre, où on reconnaît encore la tête cornue de l’animal, de tresses ou d’une large ceinture à motifs, teinte des couleurs du clan. Ce sont, en quelque sorte, leurs armoiries : les motifs détaillent une sorte d’arbre généalogique à l’horizontale, relatant les exploits des ancêtres, rehaussant le pedigree des vivants. La réputation de magnificence de ces habits, fabriqués des mêmes matériaux que les paniers et les tapis du quotidien des yourtes, parfois pétris dans la même paille que mâchent les troupeaux, n’est plus à faire : dans les salons de la capitale, les hérauts de la haute couture devront mobiliser des fortunes pour tenter de rejoindre, puis de soudoyer les vaillantes petites tailleuses moudzhiks qui leur permettront de répondre aux fantasmes de luxe archaïque de leurs clientes. Il est en effet rare que l’une d’entre elles accepte de déroger aux principes de la peuplade, dont le calendrier annuel, nature oblige, est étanche aux moindres écarts de conduite.

Au grand jour, l’ordonnier s’avance, avec des délicatesses d’équilibriste sur la toile tendue, déplaçant, lissant les feuilles et les herbes. À la fin de l’opération, qui peut durer des heures, parfois même plus d’une journée, il aura aligné douzaine après douzaine de gobilles, tête-bêche, sur le tapis lisse des feuilles. Lorsqu’il considère avoir terminé, il doit retourner au bord sans perturber l’ouvrage – son père, posté au pas du bassin, l’y repoussera s’il juge qu’il a failli à l’Ordre, forçant l’adolescent éconduit à reprendre le fastidieux manège. Une compétition tacite s’installe de bassin en bassin. Car, à leur retour au rebord, les ordonniers sont accueillis par un mélange retentissant d’applaudissements et de cris, et il n’est pas une oreille qui ne soit consciente de la hiérarchie implicite en jeu – qui le premier entrera dans l’âge adulte?

Quand le dernier des ordonniers – les Moudzhiks ont la mémoire longue, et la position n’est jamais enviable – rejoint le rivage, les mères peuvent tendre à leurs garçons un roseau, son extrémité cotonneuse gorgée de semence, et à leurs filles une fleur de nénuphar. La jeunesse s’engage alors dans une chorégraphie haletante, tissée de rapprochements, de tournoiement et de sourires. Ils chantent Nous verrons, reverrons-nous sur un air enjoué de flûte, cadencé par des tintements saccadés de timbales. La plupart du temps, la ronde s’achève sur des promesses de mariage murmurées, secrets d’un instant, longuement méditées par les familles, qui les révèleront à la ronde au repas du matin.

S’amorcent alors les opérations de salaison et de séchage. Au cours des prochaines semaines, les femmes, aidées par les doigts délicats des enfants, ramèneront peu à peu vers elles le tissu des récoltes, emballant les poissons et les œufs dans une feuille de quenouille repliée, retenue en place par une ficelle tressée de rhizomes. Ils sont alors prêts à être acheminés aux conserveries de l’est, à Murzhak, Catala ou Apotrophe, à des centaines de kilomètres de là, dans des grappes de ballots nouées à la selle des cavaliers tudzhiks. Ceux-ci chemineront toute la nuit et tout le jour, dans l’urgence d’assurer la fraîcheur de leur cargaison. Les pyramides altières de conserves triangulaires, boîtes de harengs et de caviar ornées d’un nénuphar ou d’un poisson stylisé, qui dominent les vitrines des grands magasins à la saison des fêtes, ne cachent pas d’autres trésors que ces délicats assemblages, auxquels chacun des membres des familles moudzhiks a contribué de ses mains.

Au départ des cavaliers, la fête commence – les divinités costumées, vêtues des mêmes toiles qui servent à la récolte, apparaissent dans les sous-bois, à la lumière chevrotante des lanternes. Les vieilles magies réaffirment leurs droits. Ces dieux, sous leur chef animal, sont enguirlandés des fruits de la terre – car les Moudzhiks, sacrifiant leur pêche au commerce de la capitale, survivent tout l’été sur un régime de feuilles, de racines et de patates, qu’ils cultivent derrière leurs yourtes, dans de petits lopins de terre sèche. La viande des troupeaux, quant à elle, est réservée aux Tudzhiks, plus sanguins.

Les visiteurs divins, qui empruntent leurs visages aux prédateurs des plaines, sont venus des tréfonds invisibles pour entraîner les ordonniers dans une danse syncopée, d’une intensité croissante, loin des bassins, et serpenter entre les yourtes. Les jeunes hommes et les jeunes filles, par pure bravade, arrachent les légumes qui pendouillent à leurs costumes pour les jeter par la fente entrouverte des tentes. Au fil de la danse, ils en viennent à encercler les divinités, puis ils les attirent à nouveau vers les bassins piscicoles, pour les pousser sur les toiles. Alors, toute la peuplade, qui suivait leur cortège, s’approche pour leur prêter main-forte. On saisit les coins des toiles pour tendre des trampolines de fortune, où on fait rebondir les divinités au rythme d’une mélopée gutturale. Les visiteurs, virevoltant de tous côtés, répondent à leur chant hypnotique en poussant des hululements stridents, en piaillant des notes coupantes et en faisant tintinnabuler les cloches de cuivre qui pendent à leur costume. Le manège dure assez longtemps pour qu’un observateur extérieur en perde toute notion du temps. Au signal des ordonniers nouvellement admis dans la communauté adulte, on referme les toiles autour des divinités, dans un mouvement preste et chorégraphié, où l’assemblée entière semble entraînée, un moment infinitésimal, au bord de la chute. La précision des Moudzhiks n’a rien à envier à celle des Tudzhiks. Les visiteurs finissent enveloppés, ligotés au pas des bassins.

À l’aube, il ne restera là que des amas de cordes dénouées et de coton froissé, inexplicablement vidés de ces présences surnaturelles. Ceux qui y fouilleront y découvriront peut-être quelques patates, une poignée de noix, deux ou trois feuilles d’arbre, une portion de petits fruits… Les visiteurs s’en seront retournés aux Terres d’avant, et la vie, ici, dans le Monde tel qu’il fut trouvé, sera retournée à la normale, avec la mémoire de ce qu’elle a été.

Héron m’avait livré ce complément à la leçon du professeur Tchük sur un ton égal, exempt de jugement. Il m’a scruté longuement, silencieusement, a posé la main – il avait des doigts effilés qu’on dit de pianiste – sur la cage à ses côtés, avant d’ajouter :

– L’homme est un animal doté de raison – le seul animal qui sait qu’il est un animal pour l’homme… La science est un acte d’amour, qui permet de préserver nos vies de leur propre obscurité.

Il m’a expliqué comment, au cours de la dernière année, il avait visité chacune des familles de la peuplade pour leur offrir une ampoule au filament de tungstène, dotée d’un dispositif capable de recevoir du courant de la Centrale. Une cellule photoélectrique placée dans la base de l’ampoule déclenchait son allumage une fois l’obscurité venue. Un observateur aérien, un pigeon voyageur, disons, survolant les lieux, aurait vu se constituer, au fil des semaines, de foyer en foyer, un patron de lueurs électriques, brillant à travers la toile des tentes. Héron, bien sûr, ne voulait empêcher personne de dormir. Il suffisait de cacher d’un geste de la main – aussi délicat que celui présidant à l’extinction d’une flamme de chandelle entre deux doigts – la cellule photoélectrique qui déclenchait l’allumage des ampoules pour que la nuit soit de nouveau entière.

C’est alors que j’ai pris conscience que l’obscurité nous avait rejoints. J’écoutais Héron me conter ses travaux, et je voyais, en quelque jour futur mais proche, une divinité costumée entrer dans l’obscurité drapée, encombrée de tapis et de tissus, des yourtes, et tirer, de sous les plis de son costume, un livre aux pages abîmées, subtilisé, j’en étais sûr, à une bibliothèque de la capitale. Elle le pose aux pieds des familles endormies, emmitouflées dans leurs draps, qui en découvrent l’offrande au matin. Les Moudzhiks savaient-ils seulement lire? Comme s’il suffisait d’allumer une veilleuse pour que le désir de la lecture se fasse jour dans le cœur des hommes. Un livre est un acte d’amour, qui permet de préserver nos vies de leur propre obscurité. Mais je suis par trop livresque.

Une lune ronde brillait sur l’étendue abstraite. Héron s’est excusé. Il devait dormir. Quand il s’est levé, j’ai eu l’impression qu’il était trop grand pour son propre corps. J’entendais, dans la cage voilée, la pigeonne roucouler doucement. On aurait dit qu’elle ronflait.

2. c Une famille à cultiver

Les individus sédentaires qui font leur vie aux confins inhospitaliers des territoires autonomes orientaux sont d’ardents et précis travailleurs, dont le sens des responsabilités n’a d’égal que l’élégance effacée. Leurs costumes cérémonials, d’une impeccable rigueur, sont de la même étoffe que leur caractère.

Tu es né d’une mère et d’un père. Il n’y a pas de vérité mieux partagée. Les Moudzhiks sont connus pour leur sagesse lapidaire, leur stoïcisme et leur application au travail. Les Moudzhiks envisagent la misère matérielle comme un défi existentiel. Il n’y a rien de plus important que ce qui est là, quoi que cela puisse être. Des familles peu nombreuses – elles comptent rarement plus de trois enfants – vivent dans des yourtes et accomplissent ensemble les travaux nécessaires à la survie. La majorité des Moudzhiks est analphabète. Leur parole, déjà, se faisait rare, et ils se sont montrés fort peu réceptifs aux enseignements de la grammaire et de la syntaxe. Par contre, les Moudzhiks ont raffiné la broderie en un art complexe, qui se rapproche d’une sorte d’écriture métaphorique. Tous les membres des familles moudzhiks maîtrisent, dès l’adolescence, le fil et l’aiguille. Les ordonniers admis dans la société adulte se voient ainsi remettre, au lendemain des festivités de la récolte, un costume d’avenir, posé au pied de leur couche : une veste où ils seront appelés à broder, au fil des ans, le récit de leurs sentiments retenus, parce que ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire.  

2. d Un agent de l’Autorité électrique

Les « têtes d’ampoules », sous leurs casques étincelants, sont les hérauts de la Réconciliation électrique, ambitieux programme d’électrification des régions entamé à la fin de l’époque coloniale. Les allures paramilitaires des agents de l’Autorité électrique n’arrivent pas à tromper sur la mélancolie de ces travailleurs des confins, convaincus que les idées nouvelles sauront sauver des vies, au premier chef la leur.

D’ambitieux jeunes hommes, de bonne ou mauvaise famille, peu importe, c’est l’intelligence des processus qui compte, fraîchement diplômés de Polytechnique, s’ils ont le caractère et le courage de la tâche, peuvent immédiatement faire leurs preuves en se joignant au Corps ambulatoire de l’Autorité électrique. Ils rejoindront les territoires autonomes, où ils prêteront main-forte à la Campagne d’électrification universelle (CEU) entreprise à la fermeture des comptoirs coloniaux. Là-bas, ils vivront à la dure parmi les populations locales, dirigeant, dans la boue des commencements, l’installation de génératrices ou l’érection d’une de ces stations de distribution du courant que l’Autorité a pompeusement baptisées Palais de la réconciliation électrique. L’époque de l’occupation n’est pas si lointaine : les antennes portatives avec lesquelles les agents testent la circulation invisible du courant leur donnent l’allure de lanciers médiévaux, et leurs treillis kaki, les poches bourrées d’instruments, rappellent l’encombrement des grenadiers. Mais ces jeunes hommes au regard mélancolique, sous leur casque brillant comme une ampoule, si nombreux à avoir laissé derrière eux une promise, ont tôt fait de susciter la pitié des populations locales, qui les laissent à leur magie nouvelle comme à un jeu. Il est vrai que les femmes – l’Autorité électrique sait flatter la mâle ambition des jeunes hommes – se font rares dans le métier. Les agents apprennent à leurs dépens combien il est difficile – le train postal voyage lentement et les pigeons ont les pattes fines et le chargement léger – de cultiver leurs relations à distance. Aussi n’est-il pas rare qu’un garçon, le cœur gonflé par sa réussite aux confins, excité de revoir, de raconter, ne revienne à la ville pour découvrir que la relativité des sentiments a devancé ses annonces et que le cœur des jeunes femmes est traversé par des forces encore plus subtiles que le courant électrique. La nouvelle année venue, installé dans le train qui le ramène au travail, à contempler le défilement des ballerines par la fenêtre, il n’hésitera plus à dire à un étranger qu’il rencontre que son travail, s’il peut sembler désespérément technique, consiste essentiellement à jeter des ponts invisibles entre des solitudes qui se ressemblent sans se reconnaître.

2. e Une divinité païenne

À chaque récolte, les esprits de la plaine, de la montagne et de la forêt reviennent hanter la mémoire des Moudzhiks. Un soir de lune, ces divinités joueuses, mi-hommes, mi-animaux, garantes des cycles de l’être et des choses, reviennent, dans leurs robes de gros jute, leurs colliers de patates, pour entraîner les adolescents dans la liesse, jusqu’au petit matin, où elles seront parties, et où ils s’éveilleront assurés de la suite du monde.

Les divinités ont des têtes d’animaux et des cœurs de terre. On dit qu’elles viennent du pays d’avant et qu’elles ont suivi les cavaliers noirs dans leur cavalcade à travers le continent, fidèles comme des ombres, agiles comme des serpents, se cachant à plat ventre dans les herbes aussitôt qu’un cavalier soupçonneux tournait la tête pour tenter de les deviner. Elles auraient attendu qu’ils élisent de s’arrêter, de planter leurs jardins, de creuser leurs bassins et d’élever leurs yourtes pour se révéler à eux. À chaque récolte depuis la première, les Moudzhiks reviennent les remercier d’être devenus eux-mêmes, ici. Les enfants, dont l’esprit d’analyse s’affine en même temps que leur fantaisie s’émousse, finissent bien par remarquer que quelques-uns des leurs, à chaque retour divin, manquent à la fête. Ils comprennent, sans qu’on ait à le leur dire, que le pays d’avant n’existe plus qu’en mémoire ou en imagination, et que, s’ils veulent faire leur vie ici, il vaut mieux grandir, se taire, et continuer à croire. 

Les voitures-lits sont alvéolées d’alcôves individuelles, façonnées de bois de chêne, qui donnent l’impression de dormir dans un arbre creux. Le bois poli des compartiments a des douceurs de soie. J’aurais aimé m’y glisser dans un pyjama de feuilles.

J’ai rêvé : un treillis de poteaux et de fils électriques quadrillait la plaine à perte de vue. Une ampoule éteinte pendouillait à mi-distance entre chaque intersection. Dans la neutralité du ciel, un pigeon s’approchait. À son passage, les ampoules crépitaient, s’allumant s’éteignant en une déferlante de lumière jusqu’à l’horizon abstrait, comme un éclair qui joue sous la surface des nuages, un soir de tempête. Je me dois de préciser que je ne me voyais nulle part dans ce rêve. Néanmoins je savais que j’y étais : j’entendais le roucoulement du pigeon, comme s’il avait été posé sur mon épaule, et je tournais et retournais dans ma conscience cette phrase ronde, comme un message d’une importance capitale, que je n’arrivais pas à déchiffrer, et dont la clef tenait à l’inlassable répétition:

Il est temps que le temps
serve à sauver des vies.

Je me suis éveillé, le cœur battant la chamade, au grincement rugueux des freins. Au pas de ma porte, le service avait disposé, sur un plateau, mon petit-déjeuner : deux tranches de pain noir, un œuf dur, un jus de betteraves et une conserve de gobille, surmontée d’un bristol : Bienvenue au Levant.

Par le hublot, je ne voyais que la masse briquetée du Palais de la réconciliation électrique, comme si nous n’avions jamais quitté la capitale. Sur le quai, les agents de l’Autorité électrique, les plus matinaux d’entre nous, défilaient vers la sortie, sous leurs casques polis, brillants comme des ampoules. J’ai cherché une tête plus haute que les autres. Héron devait être déjà perdu dans ses pensées. Ce garçon, me suis-je dit, avait une longueur d’avance sur nous tous.

T E R R I TO I R E S  A U T O N O M E S  O R I E N T A U X
2 0  M A I  2 0 1 5
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Cher Ludveig,

Je marche vers toi. Ha ha. Tu sais que ce n’est qu’une façon de parler : nos promenades me manquent tant. Je viens de vérifier l’élévation du Collège sur une carte : bref, n’exagérons rien…

J’ai reçu tes lettres avec plaisir. Pardonne-moi d’avoir tant tardé à répondre. Je sais que, malgré leur langage élevé – tes poumons et ton cœur, ton esprit et ton corps vivifiés par l’air des cimes, ton pas rebondissant à distance respectable du monde… –, elles s’adressent, malgré tout, fondamentalement, à moi, ton indéfectible ami dans l’ici-bas. Crois-moi, j’ai longuement considéré tes propos, ma plume suspendue à un millimètre de la page, avant de décider que ma contribution la plus pertinente à tes investigations résiderait dans ma présence renouvelée à tes côtés, dans l’attention et l’amitié. Nous nous le sommes si souvent répété : Il n’y a pas de philosophie sans l’autre, pas de morale sans visage. Et tu posais, au moment des au revoir, la main sur mon épaule, et je posais la mienne sur la tienne, et nous savions que la réponse, toutes les réponses, ne tenaient enfin qu’à ça… Bon, trêve de sentimentalité. Je n’ai jamais su faire système : je me laisse emporter, comme d’habitude, par ce qui me traverse. Mais toi aussi, ne le nie pas, tu aimes les détours. Tu sais que je n’ai jamais été le plus bavard de nous deux (en paroles, du moins). Je tenais à peser chacun de mes mots, qu’ils aient l’allégresse voulue. J’ai presque inscrit légèreté. Mais je connais trop bien ta propension à la contradiction constructive.

Je t’écris depuis les territoires autonomes orientaux. Cela semble tout près sur la carte, et pourtant. J’occupe une chambre à l’étage du Palais de la réconciliation électrique. Le nom en est tellement pompeux ! Mon voisin, le professeur Tchük (tu l’as peut-être lu ?) marmonne toute la nuit. J’ai d’abord cru qu’il priait, jusqu’à ce que j’aperçoive, par sa porte entrouverte, les ouvrages empilés sur sa table de chevet : ses propres œuvres, qu’il ne semble jamais se lasser de relire. Il me répète chaque jour qu’il descendra bientôt vivre parmi les indigènes, mais que ses travaux le retiennent là, encore, un peu.

Par contre, je dois dire que les agents de l’Autorité électrique me plaisent plutôt. Ces jeunes hommes (les jeunes femmes sont plus rares dans le service), exilés ici au nom du Progrès, animés par le rêve d’un radieux avenir électrique, pour tous et pour eux, ont, comme on dit sur les planchers d’usine, du cœur à l’ouvrage. Je réfléchissais en les voyant s’agiter au milieu des Tudzhiks que ce sont eux, les véritables primitifs, excités par leur magie nouvelle. Primitifs ! La formule est si vaine. Ce sont des prosélytes, des proxénètes qui s’ignorent. Toute la semaine, ils défendent le culte de la rationalité, calculent les profits à venir. Puis, une soirée de pleine lune où ils ne peuvent plus contenir l’effroi des distances, ils brisent leur sevrage corporatif, attaquent les réserves d’eau de vie, font cul sec et se retrouvent, ha ha, cul mouillé au fond des bassins, à pleurer leurs promises, leurs sentiments égarés. C’est touchant. Je vais un peu vite, mais tu vois où je veux en venir (et je sais que tu n’es pas vraiment d’accord) : l’ordre du monde est émotif. Les entreprises humaines ne font que déplacer la question de l’existence, entraînant des conséquences parfois désastreuses. Avoir du cœur à l’ouvrage – cette formule est la bonne: il n’y a rien d’autre que cela derrière les œuvres de la civilisation.

À moi aussi, une jeune femme manque – Pimprenelle, encore, je sais, je sais. Je ne me serais sûrement pas retrouvé ici sans elle, si tu me suis bien. J’ai concocté quelque histoire d’anthropologie appliquée pour le directeur de la rédaction – je m’en tirerai avec ma belle plume et mon esprit d’invention, comme d’habitude. Tu me diras encore que je l’ai trop facile et tu me resserviras ta théorie des exceptions et nous finirons, comme d’habitude, par rire de bon cœur l’un de l’autre.

Cela risque d’ailleurs de t’intéresser : je soupçonne l’ingénieur principal du projet – une étonnante méthode de distribution à distance de l’électricité – d’être amoureux d’une pigeonne. Il vient d’être congédié. Je te raconte. Il n’allait nulle part sans elle. Je dois dire qu’ils formaient un beau couple. Quand je l’ai rencontré, je l’ai surnommé Héron. Le nom m’est apparu comme une évidence : il pense et bouge avec une intense considération, et, quand il se lève, il semble se déplier. En le voyant, on se dit : c’est un homme grand, qui fera de grandes choses! Ha ha. La pigeonne – j’ignore son nom à elle aussi – roucoule à ses côtés, et on jurerait qu’elle lui confie quelque assise inconsciente, la petite musique ou le moteur de sa pensée. C’est un philosophe naturel, à la vieille façon. Son Eurêka prend la forme d’une ampoule véritable, installée dans toutes les yourtes. Elle s’allume par elle-même au crépuscule et semble fonctionner par la force pure des idées.

Avant-hier, Héron est descendu au village en pleine nuit. Il s’est dirigé vers la volière où nichent les pigeons voyageurs qu’entretiennent les Moudzhiks, et il les a libérés. Le lendemain, cinq cavaliers tudzhiks sont apparus aux portes du Palais, les oiseaux abattus enguirlandés à leurs selles. Ils les ont laissés au pas de la porte en affirmant qu’ils « embrouillaient la clarté des messages ». Les Moudzhiks se pressaient autour d’eux. La nuit suivante, ils ont fait éclater toutes les ampoules. Au matin, un petit garçon s’est présenté à la porte du Palais. Il a réclamé à Héron sa pigeonne. Ses collègues ont dû la lui arracher des mains. Le directeur semblait tout de même attristé. Le professeur Tchük prenait des notes en pérorant et en secouant la tête. Une de ses idées a tout de même attiré mon attention : les Moudzhiks lui auraient confié qu’ils se méfiaient du regard des ampoules. Qu’ils croyaient qu’une pensée étrangère se profilait dans l’écheveau électrique, que, s’ils accueillaient ces feux follets en leurs foyers, les divinités les bouderaient et ne se manifesteraient plus, à l’heure du loup, pour leur rappeler d’où ils viennent. Héron repartira sur le train du Lendemain. Il avait du cœur à l’ouvrage et le feu au cœur. Je ne peux que lui souhaiter bonne chance.

J’ai suivi tes instructions. J’ai eu ce petit pincement au cœur, qui me vient chaque fois que je constate qu’un train ne va pas là où je veux, en regardant partir le convoi en sens inverse. J’ai arrangé le passage vers le Collège avec un cavalier moudzhik. Je l’avais rencontré à l’occasion des cérémonies d’automne – un spectacle impressionnant, que j’aurai l’occasion de te raconter. Il était du quinconce de chasseurs. Pour l’instant, qu’il suffise de dire que, si je suis de retour à l’ouest à temps pour les fêtes, je ne regarderai plus jamais une conserve de gobilles de la même manière.

Mon guide s’appelle Tardouk et il m’a promis le rapace que je lui ai demandé pour notre repas de demain. Assez de pigeons sacrifiés ! En fin de journée, nous parviendrons à la station du Norastan que tu m’as indiquée. Je devrais rejoindre vos hauteurs à l’aube suivante. Si tu n’as pas perdu tes habitudes, tu seras déjà en chemin. Une balade me fera grand bien. J’ai hâte de découvrir ton nouveau monde, tel que tu l’as trouvé. Ha ha ! Tu pourras m’expliquer où tu en es, mon ami naturel.

Bien à toi,

Anatole

GLOSSAIRE

Alderfarr – Âge des départs
Alïsveppyr – Cèpe hallucinatoire
Awarnsskyld – Exercices de conscience
Bjergljós – Montagne immatérielle
Daginntak – Train du Lendemain
Empyreinhöv – Station empyréenne
En, to, tre! – Un, deux, trois!
Levhiminn – Pupille céleste
Lignenhaeld – Pente analogue
Solennvidenn – Soleil des savoirs
Taenkting – Objets de pensée
Taflatak – Tableau du jour
Tidhohl – Heure creuse
Tilnaturlige – Ordre naturel
Traktablå – Traité bleu
Væreblóm – Fleur d’être

Videnpukt – Pacte de la connaissance

Les occurrences en bjergljótien – langue à l’origine entremêlée, fortement marquée par l’emprunt de radicaux germaniques et slaves – sont établies entre parenthèses à leur première manifestation dans le récit d’Anatole. Nous avons opté, dans un souci d’intégrité, pour la fidélité à l’usage, variable, de la forme originale ou de sa traduction par l’auteur. – Les éditeurs

L’approche de la Lignenhaeld, la Pente analogue, débute avec l’heure bleue, que le Daginntak, ou train du Lendemain, escalade en accord avec les gradations du jour naissant. L’ascension, fidèle à l’inclinaison, est lente et droite. Au sommet, l’ouverture circulaire du tunnel pulse de chatoiements colorés rouge orangé jaune, soleil attractif des hauteurs, grandissant au fond de la pupille du conducteur concentré qui par subtils incréments modère la cadence de l’engin pour arrimer le train à quai à l’instant exact où l’aube s’affirme. Satisfait, il éteint le phare unique de la locomotive alors que la lumière entre en trombe par les lucarnes qui ponctuent en cadence la paroi cylindrique, oculus multicolores filtrant et amplifiant la radiance naturelle. Ainsi le convoi pénètre, en même temps que la maçonnerie de la gare, un miroitant conduit immatériel, dont l’apparence justifie entièrement la pompe onomastique de l’Empyreinhöv, la Station empyréenne. Le conducteur sort son mouchoir, s’éponge le front et cligne trois fois des yeux. Un autre jour peut commencer.

*

La gare est l’œuvre d’un collectif anonyme d’architectes fidèles au Tilnaturlige, l’Ordre naturel, le corps professoral du Bjergljós, Montagne immatérielle où un collège d’apprenants perpétuels s’est établi. Les ouvrages du Tilnaturlige incarnent le paradoxe fondamental du Pacte de la connaissance, le Videnpukt, constitution latente qui a présidé à la fondation de la microrépublique alpine. Le premier article de ce texte fondateur assure que Savoir c’est savoir moins Savoir. On retrouve partout cette devise sur les armoiries, les écussons, les en-têtes du Collège, le plus souvent sous la forme d’une équation naïve

S = s − S

SsS… SsS… Murmure compatissant, vérité tendre, susurrée resusurrée aux ouailles, quand elles ont peur d’elles-mêmes ou du monde. Leurs gardiens la rappellent à leurs charges par des gestes de tendresse ordinaire. Ils posent une main sur l’épaule ou la tête des collégiens, les rassurant sur le fait que le jeu qui sépare vouloir tout savoir de la conclusion admise que toute connaissance s’épuise avant sa fin en vaut la mèche… Elle contient ce qu’ils n’osent pas dire, l’émotion qui est le soubassement secret de leur vocation : SsS SsS mes petits enfants, ce soir aussi il vous faudra bien rentrer dormir rêver du jour passé des jeux de demain du monde qui continue de grandir en vous et autour de vous… Mais n’anticipons pas notre propos… SsS… SsS… Dans cette formule sibylline tient aussi la première leçon de civilité de ces cimes, où tout se doit d’exhaler la grandeur expansive de l’univers en même temps que la modestie du savoir-vivre.

*

Ainsi, l’Empyreinhöv au nom altier, avec sa fastueuse voilure prismatique, est une humble gare souterraine, qui ne comporte que deux voies, abritées par un long tunnel cylindrique en tuiles, propre à évoquer certaines stations des métros de Lisbonne ou de l’Underground de Londres. Toutefois, le voyageur qui foule le quai pénètre ici un volume coloré, où chaque cage d’escalier déverse les flots d’une lumière qu’on dirait liquide. Les passagers qui attendent leur train sur l’autre quai, ou qu’on croise en remontant, ont le visage jauni, rougi, bleui, verdi… et il est difficile, devant ce défilé bigarré, de ne pas vouloir inspecter ses paumes, afin de constater sa propre transformation. Cette stratégie versicolore contribue, avec une louable transparence, à ce que les nouveaux arrivants soient aussitôt visités par un sentiment de solidarité avec une humanité nouvelle, qui aurait choisi d’honorer sa dette au soleil, d’afficher sa redevance à sa lumière, cœur visible de la matière, dont le regard continue de pétrir le monde auquel il a donné naissance.

Les lumières qui nappent ces corridors ascendants sont l’effluve métaphorique d’un astre second. On pénètre dans la salle des pas perdus comme dans la Caverne des idéalités. Le mur porteur de la gare, façonné à même la paroi rocheuse du Bjergljós, se dresse face à une monumentale façade de verre teinté, expansion prismatique des tunnels, par où filtrent les apparences colorées du Taflatak, Tableau du jour. Le passager suspendu au milieu de cette féerie lumineuse n’a nul besoin de se poser la question du temps qu’il fait, ou même de l’heure qu’il est : la façade est graduée par douze arches, correspondant aux heures du jour. Celles-ci sont chapeautées de plaques d’acier noir, percées d’une mince fente biseautée qui projette un fil d’ombre sur le plancher de la gare. Les mouvements de cette fine lame immatérielle coupent à travers la rondeur du jour, pour s’éclipser au crépuscule, quand prennent fin les classes.

Le hall de la gare est donc le site d’une astronomie seconde, où la temporalité humaine, avec ses désordres, ses vitesses relatives, affirme sa place dans l’ordre et la mécanique des heures, la couleur du temps. Le passager y pénètre comme on passerait derrière la face d’une horloge. Mais ce schéma temporel terrestre ne suffit pas à épuiser la question du Temps: le passager, qui a traversé une couleur pour émerger dans le hall sinueux de la gare, devant le Tableau du jour, marche sous la couronne cristalline du Solennvidenn, Soleil des savoirs, masse minérale et multifacette, obliquement sertie entre les colombages. On jurerait un météorite tombé du ciel pour s’enchâsser là.

À la veillée, il est des collégiens, toujours à vouloir s’émoustiller de frayeurs métaphysiques, qui racontent que ce Soleil second se serait bel et bien décroché du firmament. À l’appui de leur théorie, ils convoquent le patron erratique du théodolite qui, suspendu au bout d’un fil d’acier, émerge de la masse hérissée de vibrisses, comme une araignée paniquée par la perspective du sol, hésitant de ses huit pattes, mortellement apeurée du pouvoir fatal du plancher. Les élans incompréhensibles du pendule, dessinant d’arbitraires emberlificotages d’ombres sur le parquet, fendant les courants du temps en volutes inégales, suggèrent quelque occulte pouvoir gravitationnel, émanation incomprise de la pierre céleste, voyageuse d’outre-monde parvenue à ces sommets pour en fragiliser les certitudes. Hélas, le mouvement du théodolite, malgré les efforts des meilleurs esprits mathématiques, échappe aux modèles prédictifs, et l’équation encore informulée qui en l’éluciderait fait l’objet d’un concours perpétuel parmi les collégiens.

Soleil second, cristal songeur. Une fois qu’il s’y arrête, il est difficile de détourner le regard de la pierre mystérieuse et du mouvement qui semble en émaner. La lumière du jour étincelle entre ses facettes, invitant les passants à y deviner leur propre reflet dédoublé, ou à pister la trajectoire d’un oiseau, démultiplié dans son vol au-dessus de la gare. Encore aujourd’hui, un petit pensionnaire, dans son blouson blanc et son pantalon court, est posé là, jambe repliée dans la posture du héron. Sur ses yeux, il a passé le bandeau de lin blanc des Awarnsskyld, les exercices de conscience, qui sont au fondement du curriculum bjergljótien.

Le dessin du parquet s’interrompt à l’endroit exact où le collégien s’exerce, comme si le tournoiement du théodolite (pourtant suspendu à trois mètres) en avait érodé la patine. Ou peut-être, comme aiment à le répéter en riant leurs professeurs, est-ce l’assiduité et l’application des collégiens à leurs études qui sont véritablement responsables de cette zone d’effacement? En ces sommets, la question de l’action réciproque de la conscience et du monde demeure confuse. On dit en tout cas que cette surface mutée, nommée Tidhohl, l’Heure creuse, est l’ombilic de la montagne, le point où les forces qui traversent la Montagne immatérielle convergent et se nouent. Bien que le ballet hypnotique du pendule ait tendance à engluer la conscience, la tache aveugle du Tidhohl a aussi pour effet d’accentuer la mosaïque géographique qui recouvre le plancher de la gare, détaillant, dans les pastels des mappemondes, les chemins et les zones de la connaissance, et les voies à suivre pour rejoindre les sentiers sinueux du savoir, qui serpentent à travers les prés et les bois du Bjergljós.

Le collégien se tient en équilibre à l’Heure creuse, au carrefour de la connaissance et de l’effacement, dans la concentration et l’effort, tête dressée, aux aguets, à l’écoute des échos de la gare et de son corps, espérant que le dessin du théodolite coupe en lui pour lui révéler son sens caché. Ses genoux tremblent. On se dit, non sans gravité, il va faillir, il va tomber. Et voilà que notre méditant rompt. Avec une exactitude de danseur, il tourne trois fois sur lui-même, s’élance en un gracieux salto, arrachant le bandeau de ses yeux, émettant un ululement sauvage, pour se précipiter sous l’arche des six heures et aller rejoindre ses camarades dispersés dans la perpétuelle classe verte des jours d’été.

Selon les théoriciens du Tilnaturlige, le nœud de l’existence est le temps. C’est aussi une métaphore. Autour du Tidhohl, un membre de la faculté expose aux étudiants l’énigme de l’ipséité – ce sentiment persistant d’être nous-mêmes, malgré l’indétermination constitutive du présent (quelles sont ses dimensions véritables?), la déliquescence vaporeuse du souvenir, ou l’instabilité fondamentale de notre substrat matériel (le professeur évoque alors la rénovation cyclique du matériel atomique qui nous compose, effacé par vagues à raison de cycles de sept ans). Il fait valoir à ses ouailles que, si leurs corps changent, leurs regards, eux, portent de moment en moment, d’âge en âge, et d’époque en époque, la preuve immuable de leur présence. Que leurs yeux percent donc, aussi évidents que des joyaux, à travers les miroirs de la discontinuité, les voiles du temps, cristaux songeurs, diamants de pensée, émules du Solennvidenn, et sont les éclaireurs les plus aventureux de notre système nerveux… La faculté croit aux bienfaits de l’éducation par la métaphore… De l’index, le maître désigne le mouvement erratique du pendule, expliquant que, si une horloge tente de couper le temps en pointes fines, le pendule, lui, suit les chemins entrelacés du temps, et l’éclate en fragments, redonnant au diamant la forme qu’il avait avant qu’on ne le taille en facettes. De telles métaphores, si elles semblent parfois alambiquées, pourfendent à froid l’incomplétude des faits. Le maître affirme que la nature de l’expérience est de nous tromper sur celle des faits, et vice-versa. La métaphore est une façon de bondir d’une évidence à une contradiction à une autre, sans peur et sans reproche. Dehors, il s’est mis à pleuvoir. Le maître consulte sa montre et met fin à sa leçon : Un prix à celui qui arrivera à courir entre les fils de l’orage.

D’abord, Anatole n’a pas remarqué l’homme dans sa chienne verte, qui en même temps que lui émergeait de la locomotive dans la lumière de la plateforme, un petit sac de papier brun en main. Dans l’escalier écarlate, l’homme à la combinaison verte lui emboîtait nonchalamment le pas, visage rougi, en mémoire des feux de l’engin, pour enfin doubler Anatole à l’étage, figé par l’émerveillement sous la masse cristalline du Soleil des savoirs. L’homme, de toute évidence, n’en était pas à ses premiers pas sur ce plancher : il semblait savoir exactement où il se dirigeait, traversant de biais la carte colorée de la connaissance, tournant tout de même subrepticement la tête vers notre collégien équilibriste, pour aller se poser sur la longue banquette en S qui épousait la courbe de la verrière. Il a sorti un mouchoir, déballé un sandwich dinde-gruyère sur pain blanc, une poignée de noix et une pomme. Son regard, cerclé de lunettes aux montures transparentes, lui donne un air qu’il serait impossible de ne pas qualifier de réfléchi, même alors qu’il s’occupe de mastiquer un sandwich. Il lorgne, l’air absent, le collégien à l’Heure creuse.

Il vient à peine de terminer son sandwich quand le jeune homme arrache son bandeau et bondit soudainement pour s’élancer au-dehors. Notre homme extrait un carnet noir et un mince stylo argenté de sa poche, griffonne quelques notes, range le tout. Il remballe son goûter avec délibération – impossible de ne pas remarquer, à ce stade, ses cheveux impeccablement peignés, le collet amidonné de la chemise qui dépasse de sa combinaison entrouverte, l’aisance avec laquelle il sort par la porte de six heures, non sans négliger de saluer Ludveïg, empêtré dans les bras d’Anatole, d’un imperceptible hochement de la tête, puis croquant goulûment dans sa pomme, dont le jus lui éclabousse discrètement le menton, minuscule feu d’artifice pour célébrer son entrée dans le Tableau du jour : manifestement, cet homme adore son métier.

*

06H00 – NEMO VENIT SI PEDANTIC.

NUL NENTRE ICI SIL EST PÉDANT.

Mon regard ébloui par le passage au rouge dans l’escalier n’a pas eu le temps de s’arrêter sur la devise gravée au-dessus de l’arche qu’un homme, le visage effacé par l’éclat du soleil, est apparu là où l’enfant est disparu. Un moment, j’ai eu l’impression étrange que c’était, de nouveau, ce garçon dansant, vieilli, revenu, par quelque torsion du temps, pour me toiser d’un regard adulte. Un frisson fantomatique m’a parcouru l’échine, dont l’onde de choc a installé une paix décalée dans mon esprit, choqué et calmé par cette possibilité d’un retour… Puis la figure à contre-jour a posé son chapeau de feutre sur sa tête, et j’ai pu discerner ses traits.

– Ludveïg!

J’ai avancé pour le serrer dans mes bras. Toujours à trop penser, celui-là : alors que je le tenais au plus près de moi, assez pour sentir battre son cœur contre ma poitrine, je savais qu’il en profitait pour consulter sa montre au-dessus de mon épaule. Je ne doutais pas qu’il serait, comme à son habitude, d’une ponctualité irréprochable. Il a voulu me ramener à l’ordre, se dégager de mon étreinte.

– C’est l’heure de la promenade, mon vieux.

– Laisse-moi bien te regarder.

Ludveïg s’est protégé du soleil, derrière le paravent de sa main, et j’ai reconnu ce regard amusé, qui n’avait pas vieilli, reconnaissant de me retrouver, là où il avait choisi de faire sa vie, loin de tout ou d’avant, mais au plus près de soi. Notre amitié remonte à la petite enfance. Je nous revois, garçons rêveurs, au pupitre double, penchés ensemble sur nos leçons, ou à l’écart dans la cour de l’Académie, le dos appuyé contre le haut mur de pierre qui nous séparait de la ville. Deux garçons timides et livresques, déjà égarés dans les corridors transparents de la pensée, circulant d’écho en écho, pistant les paroles qui nous révéleraient à nous-mêmes. Devant nous, les esprits sportifs se disputaient le palet ou la balle, acharnés comme des bêtes, dominant la meute admirative et apeurée, gênée par leur splendide. Nous avions d’autres talents, et nous étions aussi, à notre manière, aussi têtus que ces taureaux. Mais nous n’attaquions pas le monde sous le même angle que les corps sportifs. Nous rêvions de voir la réalité déborder du mur d’enceinte dans nos dos. Et, même quand nous rejoignions les autres, nous ne quittions pas le lieu de nos réflexions, guidés par nos pensées partagées, les voix de nos lectures et de nos leçons, qui allaient s’amplifiant, se transformant dans les corridors transparents de la conscience, nous orientant d’intuition en intuition, promettant, par ici, par ici, une sortie de ce cloître… une solution imaginaire à nos destins d’élèves…

Nous nous étions inventé un jeu sans perdants ni gagnants. Dans nos têtes grandissait l’image d’un Palais immatériel, un labyrinthe de verre, où nous nous perdions à cœur de jour. Nous y circulions seuls, mais nous savions que nous y étions ensemble. Nous griffonnions des plans, que nous passions la récréation à comparer. Nous nous promettions qu’un jour, nous nous y retrouverions. Par ses fenêtres et ses portes, nous devinions des vues du monde : des endroits où aller, ensemble, où nous nous promettions de parvenir. Toi le premier, moi avec toi. La lumière d’un soleil perpétuel perçait à travers les corridors du palais de verre. Le soleil est la source de toutes les images. Sans lui, nous n’aurions pas de regards. Au loin, j’entendais des pas. Je savais que je n’étais pas seul, et je n’avais plus peur.

3. a Un promeneur solitaire

Il marche, entraîné en avant par pur penchant philosophique. Chapeau de guingois : préservant son regard de vérités trop lumineuses. Pantalon ample : battant avec la délibération du pas. Veste hors saison, besace lourde : pour se rappeler qu’il est toujours ailleurs. De bonnes chaussures suffisent pour continuer de penser debout.

L’HISTOIRE VÉRITABLE
ET LAMENTABLE
D’AGNÈS ET DE LUDVEÏG

Vers la fin de nos études, Ludveïg a été impliqué dans un incident romantique qui conduirait la direction, dans un excès de pudibonderie, à l’expulser de l’Académie avant l’obtention de son diplôme. La faculté voyait d’un mauvais œil qu’une de leurs ouailles, ces joyaux d’une élite future, embrasse une jeune fille de « basse extraction ».

Ludveïg me quittait, sur le chemin de l’école, à la porte du Pain bon. Surplombant la devanture de la boulangerie, une miche dorée comme une pépite, agrippée à deux crochets, se balançait avec insouciance, annonçant de chaleureux trésors comestibles. Pour Ludveïg, cette image naïve brillait de la chaleur des cœurs. À l’aller, c’était l’excuse d’un croissant matinal; au retour, celle d’une baguette ou d’un pain de campagne qui lui faisait tinter les clochettes de l’espoir romantique. En effet, Ludveïg dépensait tout son argent de poche pour pouvoir effleurer des doigts la paume de la belle Agnès, croiser son regard alors qu’elle lui remettait sa monnaie, les joues empourprées par la chaleur des fours ou la gêne, c’était difficile à dire.

Agnès vivait seule avec son père, Monsieur Archibald. Cet homme d’une carrure imposante, qu’on surnommait volontiers l’Enclume, avait été forgeron avant d’exercer le métier de boulanger. Il était veuf. Sa femme, Magdeline, était pâtissière. Pour elle, il avait cessé de battre le fer et appris à plier la pâte, pétrir le pain. Un soir de printemps, où il faisait une vingtaine de degrés, Magdeline avait étrangement pris froid et s’était mise à frissonner de la tête aux pieds. Au cours de la nuit, elle a été emportée par cette fièvre aussi soudaine qu’inexplicable. Avant de trépasser, elle a sombré dans un délire qui l’a laissée incapable de reconnaître son mari, ou la petite fille qu’il tenait au creux de ses gros bras, emmaillotée dans une épaisse couverture de laine. Elle sanglotait sans comprendre, captive de la chaleur et de la force de son père, alors que sa mère pâlissait à vue d’œil, en murmurant des paroles incohérentes. À l’époque de ces funestes événements, Agnès n’avait pas trois ans.

Monsieur Archibald était inconsolable. Bientôt, il a quitté la maisonnette qu’il avait construite pour sa famille aux abords de la ville pour emménager avec sa fille à l’étage de la boulangerie. On aurait pu croire qu’avec la disparition de sa femme, la qualité souffrirait, mais Archibald s’est appliqué à son métier avec une passion déplacée. La nuit durant, il roulait sa pâte, pétrissait ses pains, avec une précision exquise, une légèreté que son corps colossal ne laissait pas deviner. Les deux jeunes hommes en son emploi l’entendaient murmurer des riens : Ma belle pâte… Mon petit beurre… Mon pain de famille… À l’aube, ils étalaient dans les vitrines des pains dorés de promesse, des plateaux de croissants biscornus, pulsant encore de la chaleur, du parfum des fours… Leur vue seule suggérait la riche douceur du beurre, l’effeuillage moelleux de mille strates subtiles… d’immensités délicates… L’après-midi, les apprentis installaient les pièces montées. On aurait dit la silhouette d’une ville de conte, avec crénelage, parapets et tourelles fabuleuses… Surtout, Archibald inventait pour ses clients, d’année en année, des gâteaux d’anniversaire, qui se gravaient dans la mémoire des convives avec une évidence encore plus immédiate que celle du temps qui passe, déliant les rides de son écriture sur nos corps. Les confections du Pain bon étaient des jalons sur le chemin des ans, et les citadins mesuraient leur âge en gâteaux… Bref, la réputation de la maison n’était plus à faire.

À l’étage, Agnès dormait alors dans son berceau. Belle pâte… Petit pain… Beurre doux… Tant que la chaleur ascendante des fours remontait jusqu’à sa fille, Archibald la croyait en sécurité. Elle a grandi dans ce giron paternel et pâtissier, entre sa chambre et le plancher de la boulangerie.

Archibald lui permettait bien quelques sorties, ces jours de grand soleil, quand l’astre parvient à réchauffer jusqu’à nos âmes. Alors, il n’y a rien à redouter des humeurs du monde. Je crois que c’est un de ces jours-là que Ludveïg, encore à rêvasser sur un banc, a aperçu pour la première fois Agnès, sa toque rousse, son regard émeraude émergeant d’une épaisse mante au col montant… Belle pomme rouge… Fraise d’été… Cerise au marasquin… Elle était belle et délicate comme une idée – une idée qui n’appartiendrait à personne, qui de sa force d’évidence s’imposerait au monde… – et un feu s’est allumé en mon ami.

La diète de Ludveïg prit a amorcé un tournant fort en gluten. Mon ami, qui avait toujours présenté un profil plutôt fin, prenait du bon. Si on y regardait bien, on voyait que ses formes maigres s’étaient arrondies, qu’elles se gonflaient à mesure que croissait son intérêt pour Agnès.

Elle a fini par le reconnaître. L’époque était à la lenteur. Ils ont échangé des œillades, des remerciements souriants, puis des paroles. Le temps qu’il faisait. Des recommandations pour les confections d’Archibald. Il lui a enfin demandé pourquoi on la voyait si peu, comme ce premier jour, dans la lumière d’été.

– J’ai grandi dans le fourneau de mon père.

Elle avait de l’esprit! Ludveïg était à peine capable de contenir son enthousiasme. Il me parlait d’elle comme de sa « princesse de Suède ». (Ludveïg, qui avait le don de compliquer les images, pensait à ce pauvre Descartes, en retraite dans sa chaumière royalement financée, que les vulgarisateurs accusaient à tort d’avoir voulu arracher le cœur du monde, alors qu’il ne faisait que chercher la cheville de l’âme, qu’il a localisée dans la glande pinéale, tout près de l’endroit le plus propice pour se gratter l’arrière de la tête).

Par un beau matin où brillait le soleil d’alors, Agnès, profitant de ce qu’ils étaient seuls sur l’étage, lui a tendu une galette.

– Cette galette connaît ton nom.

Agnès l’a rompue pour lui en offrir une moitié. Ils communiaient, rieurs, en mangeant leur part. Lui l’a invitée à le rejoindre, plus tard ce jour-là. Elle a acquiescé. Elle trouverait une excuse. Et leurs lèvres se sont effleurées.

– Les confections sont pour les clients!

Ils n’avaient pas eu le temps de goûter leur premier baiser qu’ils ont été rudement interrompus par ces paroles sévères – où l’usage de confections marquait une note d’insupportable snobisme. Celui qui avait parlé était un petit garçon enveloppé, qui terminait ses classes de troisième, dont le père, absent, était juriste, et qui, par compensation, bénéficiait d’une généreuse allocation. On en taira le nom. Il visitait la boulangerie aussi souvent que Ludveïg, motivé par des appétits tout aussi vifs, mais autres.

On n’a jamais su exactement comment ce qui est arrivé par la suite est arrivé. Le pensionnaire aux appétits déplacés a mis en branle une séquence d’événements infortunés, qui a pulvérisé l’édifice fragile de l’amour naissant. Ludveïg m’assurait que ses lèvres avaient tout au plus frôlé celles d’Agnès – quelles lèvres! – et que ce qui avait commencé là, et qui aurait pu être si beau, avait été violemment refusé au monde, un mauvais bien.

Archibald a-t-il émergé de l’arrière-boutique, colosse farineux, deviné la situation et été emporté par la peur de perdre sa fille unique? Ou le petit gros, au désir frustré par le ralentissement de service, s’en est-il allé, les poches remplies de gâteaux, égrener la pâte vile de la médisance sur son complet d’écolier, répandre des rumeurs dans la cour de récréation? Peu importe. Il faut pardonner aux enfants, qui rêvent de pouvoirs accaparés. Ils ne connaissent pas la gravité que peuvent avoir de simples paroles.

La direction a convoqué Archibald pour discuter de la situation. Elle a justifié l’expulsion de Ludveïg en arguant que le jeune aventurier avait failli à son rang, nui à l’intégrité du corps étudiant et à la réputation de l’institution. Archibald aurait dû reconnaître cette décision comme une injure, une insulte à ses talents. C’est ce qu’ont fait les parents de Ludveïg. Le père d’Agnès, lui, était un homme de peu de mots, qui craignait qu’on lui ravisse sa place dans le monde – comme si cela se pouvait. Et, si je ne doute pas qu’il eût compris les choses de l’amour, j’espère qu’il a, au moins, eu de bonnes paroles pour mon ami aux sentiments déplacés. Ç’auraient été de bonnes paroles pour les siens aussi : en participant à la condamnation de Ludveïg, il lui faisait le don d’une solitude égale à la sienne. Aux parents aussi il faut pardonner, car, quelque grâce qu’ils puissent démontrer dans la confection de petits gâteaux, ou le perfectionnement de petites filles, eux non plus ne savent pas vraiment ce qu’ils font, seulement comment ils voudraient aimer. Eux, plus que quiconque, se retrouvent possédés par des sentiments qui les dépassent, avec lesquels ils n’ont d’autre choix que de composer.

Quelques semaines plus tard, Ludveïg partait traverser l’Europe à la marche, vers l’orient, avec son chapeau mou, son havresac. Il touchait une rente de cinq livres par mois, qu’il percevait à la poste restante. C’est sa mère qui la lui avait offerte, une libre penseuse, qui (telle mère tel fils) l’appelait mon don de la reine de Suède. Elle lui avait assuré : Il n’y a ni perdant ni gagnant, que des situations. Je n’avais plus connu d’amie à mon compagnon. Il s’était abandonné, à la suite de ce revers, à une discipline irréprochable, partagée entre la relation de son voyage, ses lectures et ses méditations philosophiques dans des lettres.

Malgré les années et l’éloignement, Ludveïg et moi sommes restés très proches l’un de l’autre. Des mois, parfois même des années, pouvaient passer entre une lettre et sa suite, ce qui ne m’empêchait pas d’être visité aux moments les plus abscons par l’impression que mes pensées se mêlaient aux siennes, qu’elles rejoignaient, de nouveau, cet espace commun où nos paroles se faisaient écho, se répondaient en notre absence, tels des reflets dans des miroirs qui se font face. J’en suis venu à croire que nous absorbons en nous la distance qui nous sépare, comme une matière vivante, que nous continuons de grandir l’un à travers l’autre.

Il y a plusieurs années, Ludveïg m’a confié, dans une lettre, qu’il se retrouvait souvent, en pensée, dans le Palais de notre absence. Que cela lui arrivait dans les circonstances les plus inopportunes. Par exemple, au milieu d’un banquet au château de Zembie, où on l’avait accueilli à la faveur d’un pli de sa mère. Ou encore dans la vibration extatique d’une des messes silencieuses du monastère de Thermotyle. Puis, quand il s’est éveillé, un soir d’orage en pleine forêt, pour voir un chat ébouriffé – égaré bien loin de tout confort domestique – le dévisager de ses yeux brillants… Il m’affirmait : Si les rêves arrivent, c’est qu’ils arrivent quelque part. Il ne s’arrêterait pas avant de rejoindre le Palais de notre absence. J’ai été expulsé de ma propre histoire, je dois continuer à chercher un endroit où me retrouver.

Arrivé au Bjergljós, il a mis fin à sa marche. J’ai aussitôt promis de le visiter. J’attendrais plus de dix ans avant de m’exécuter, de peur, sans doute, de fracasser l’image qui nous retenait au plus près l’un de l’autre… Quant à Agnès, je ne l’ai plus revue à la boulangerie. On disait que son père l’avait envoyée vivre avec une tante, une relation lointaine, dans les latitudes équatoriales… Qu’elle avait fini au couvent. J’entendais, dans l’arrière-boutique, Archibald pétrir, de sa poigne d’enclume, régulière comme un piston, les pains du dépit et de la grâce… Et j’entrevoyais Ludveïg qui marchait devant moi, d’un pas régulier, dont l’assurance ne parvenait pas à dissimuler l’élan tragique…

  Je me suis permis d’avoir confiance : les histoires sont vivantes, elles ne se terminent pas toujours là où on pense. Je suis aujourd’hui réuni à mon ami. Il porte encore le chapeau mou du départ, son vieux havresac en bandoulière, un sourire ancien sur ses traits vieillis. Je le reconnais dans la lumière, les sentiments d’antan, comme un reflet qui remonterait à sa source, bien après que l’obscurité a cru l’avoir effacé.

*

La gare est le noyau d’un jardin étagé, dont les tiers cascadent vers les pentes naturelles du Bjergljós. Des ruisseaux alimentés par des sources souterraines émergent des fondations. Leurs eaux roucoulantes traversent un enchaînement de bosquets luxuriants en serpentant sous un entrelacs de sentiers et de passerelles. Ludveïg – il a toujours marché trop vite – m’explique en filant vers l’avant que les jardiniers du Tilnaturlige ont conçu le patron des cultures pour qu’il se renouvelle constamment. Printemps, été, automne, hiver : les mêmes chemins exposent, selon les occasions de la saison, et les expérimentations des jardiniers, de nouvelles floraisons, qui sont les reflets des « derniers développements. » Il faut cultiver son jardin – la maxime de Candide m’apparaît soudainement dans une lumière extrêmement favorable. Les variations florales éclatent devant les yeux du marcheur, proposant d’étape en étape une palette inédite de parfums, de couleurs et de formes. Chacune me semble avoir été créée afin de susciter l’étonnement.

Selon mon vieil ami, toutes ces déclinaisons ne tendent enfin qu’à prouver une chose : l’inégalable supériorité esthétique de la nature, qui jusque dans sa culture la plus maîtrisée continue d’exprimer une volonté qui nous dépasse. Devant une telle exubérance, on ne sait trop ce qui dépend de la volonté humaine ou de celle du paysage. C’est précisément cette ambiguïté qui sous-tend le Tilnaturlige.

*

Des baigneurs dévalent la rivière qui zèbre les différents paliers, lovés au fond d’une bouée, ou accrochés à de courts billots. À l’extrémité des jardins suspendus – ils s’étendent sur trois hectares –, les ondes se déversent dans un bassin cristallin, le Levhiminn, Pupille céleste. Ce plan d’eau parfaitement ovoïde fonctionne comme une lentille : le jour, il reflète le mouvement des nuages, alors que, le soir, sa circonférence encadre le firmament.

À l’autre bout, le Levhiminn surplombe une pente paresseuse, dont la gradation épouse, à une échelle humaine, celle de la Lignenhaeld. Au moment où Ludveïg et moi émergeons là, un groupe de collégiens revêtent de concert le capuchon de leur cape imperméable. Ils ont dû glisser jusque-là par les courants descendants. Je crois compter sept garçons et cinq filles – vu la neutralité de l’uniforme, on ne peut que se fier (encore là, l’ambiguïté persiste) à la longueur d’une chevelure, la carrure des épaules ou la résolution d’une démarche… En, to, tre! entonnent-ils en chœur, pour se jeter, d’un commun accord, dans une réjouissante roulade, résolus de poursuivre la glissade malgré tous les obstacles, et par tous les moyens. Douze petits corps culbutent, de-ci de-là, sur cette pente qui doit bien faire deux cents mètres. Ludveïg m’informe, en consultant sa montre de gousset :

– C’est le début des travaux pratiques.

Il me semble reconnaître, au bas de la pente, le ballerin de l’Heure creuse, à l’écart de la bande. Ses collègues se relèvent un à un, poursuivent leur course enthousiaste à travers les alpages, vers l’orée des bois. Lui reste là. Hésitant, pris dans les rets d’une gêne paralysante, ou déterminé à affirmer sa suprématie? Jaugeant son attirance pour les bois, ou son appartenance à la meute? De si loin, et comme il est de dos, c’est plutôt difficile à dire. Ses compagnons les plus prestes se sont déjà enfoncés dans la futaie quand il se décide enfin à accomplir un geste : il retire, avec délibération, ses escarpins blancs, qu’il pose à ses pieds. Soudainement, il fait volte-face, rebroussant chemin dans une course à fond de train, nu-pieds sur la pelouse. Il court en ligne droite, ajustant ses efforts, remontant le versant de la pente à cadence régulière. Le voilà qui fend les eaux quiètes du bassin lenticulaire, le reflet laconique des nuages. L’eau gicle autour de lui, engluant sa course, bien qu’on perçoive sous ses mouvements retenus, désarticulés par la substance aqueuse, le vecteur tendu qui l’a propulsé. Il est déjà plongé à mi-corps quand je me retourne, alarmé, vers Ludveïg. Mon ami empoigne fermement mon bras, pour me retenir, laisse-le faire. Il faut qu’il apprenne par lui-même. La tête du garçon s’enfonce sous les eaux, au milieu des bouées, dans un bouillonnement de bulles, puis plus rien.

3. b Un collégien

L’été, la culotte de lin des pensionnaires se porte courte, avec un blouson agencé. Les rubans indiquent le rang dans l’Échelle des illuminations, alors que le blanc se tache de la rançon des aventures. Si le temps tourne, le collégien revêt sa cape et se fait chaperon. Les chaussures sont au choix, mais c’est nu-pieds qu’on affirme sa collégialité.

Le Bjergljós est percé de conduits et de chambres souterraines. Les sentiers et les bois des classes vertes sont reliés par un réseau étendu de passages secrets aux pavillons du Collège. Les architectes du Tilnaturlige ont tout prévu pour le développement des collégiens : l’un d’eux découvre, sous le solage d’une cabane de rondins, une échelle qui s’enfonce dans la noirceur… Pour un autre, c’est un escalier spiralé dans le tronc d’un arbre creux… Ou la bouche d’une caverne dissimulée par un buisson… Les eaux d’un étang parfaitement elliptique… S’il en a le courage (comme l’ont espéré ses maîtres en provoquant cette découverte), l’enfant longera, dans ses vêtements mouillés, les corridors de pierre, suivant la lueur pâle et saumâtre des ampoules murales, la promesse d’une chaleur, pour tracer son sentier de gouttes jusqu’à une chambre entièrement tapissée de livres, où, dans une douillette alcôve, un lecteur somnole, les traits couverts par un ouvrage à l’étude – grammaire classique, traité de physique ou roman d’aventures? Cet enfant qui dort dans la chaleur des livres, ce pourrait être lui… Notre collégien en cavale se penche sur le dormeur à l’ouvrage, lui soutire doucement la couverture de laine grise dans laquelle il s’est enveloppé, puis file en catimini, sans réveiller son collègue, sous une des arches livresques, pour serpenter, ainsi capé de gris, par les chambres et les couloirs irréguliers, les angles et les détours de la connaissance, à travers le dédale de la bibliothèque souterraine, jetant des œillades aux rayonnages, au défilement des dos colorés, des sujets et des langues, ou aux occasionnels lecteurs croisés en cours de route – une jeune fille aux yeux doux, debout devant un lutrin, murmurant ses gammes, un groupe de latinistes attablés, débattant sévèrement d’une traduction, entièrement à leurs papiers, ou un jeune homme un peu gros, renfrogné, gueulant à haute voix l’incipit d’un roman qu’il souhaite parfait, et qui ne verra sans doute jamais le jour, sinon dans l’écho solitaire de cette chambre… Le garçon égaré émerge enfin (se rappelle-t-il comment?), entre les colonnes d’une haute galerie souterraine, pleine de papiers et de machinerie, où il reconnaît, parmi les pressiers affairés, son professeur préféré, avec ses lunettes cerclées d’or, ses cheveux impeccablement gominés, dans la salopette des travaux manuels, actionnant la roue d’une presse… Celui-ci se retourne vers l’étudiant pour lui tendre une feuille démesurée, où figure, sous les sept lettres de son nom, une carte colorée de son aventure souterraine. Il ébouriffe la tignasse mouillée du collégien, en lui souhaitant la bienvenue.

3. c Un élévateur de conscience

Les membres de la faculté du Collège revêtent leur salopette pour les travaux de machinerie, de jardinage ou d’imprimerie. Par son encolure point une tenue de ville vivement colorée, assortie à l’élégance étincelante des lunettes, à la coiffure pommadée. Ces hommes ont les mains maculées d’huile et d’encre, les manches retroussées de ceux qui savent faire avec tout.

Au milieu de leur montagne de papier, les disciples du Tilnaturlige impriment les pages du Codex perpetuum, où sont consignés les dits et les faits des collégiens de toutes les promotions. Chacun des volumes qui composent la série est de la taille d’un enfant d’environ douze ans. À un moment de la première semaine d’études, alors que la nuit tombe, que le nouveau pensionnaire, rompu de fatigue, a déjà enfilé son pyjama, et s’apprête à rêver de l’étrangeté de sa vie nouvelle, à la distance de sa vie d’avant, un cortège de ses professeurs fait silencieusement irruption à son chevet. Nous venons te présenter le livre de ta vie. Ils se disposent derrière l’ouvrage énorme, pages entrouvertes. Deux membres de cette assemblée – généralement une femme et un homme – ouvrent le Codex sur deux pages vierges. L’étudiant est alors prié de se lever, pour se mesurer au livre. Son directeur de conscience inscrit, sur le miroir des pages, un trait à la hauteur de sa tête, comme ces parents soucieux d’archiver la croissance de leurs enfants sur un cadre de porte. Les maîtres posent alors l’ouvrage à plat et passent la plume au pensionnaire, avec l’instruction de signer à l’endroit du trait. Ils lui souhaitent bonne nuit et referment le Codex. Les professeurs soulèvent le volume, pour le rapporter dans une réserve secrète de la bibliothèque souterraine, comme on porte un cercueil en terre. C’est le début d’un nouveau chapitre invisible dans l’histoire du Collège. Pour les adeptes du Tilnaturlige, l’impression du Codex est la seule évaluation qui compte : aux étapes les plus importantes de son développement, le pensionnaire sera guidé vers la localisation secrète de l’ouvrage par son directeur de conscience, qui veillera au-dessus de l’épaule de l’étudiant alors que ce dernier considérera, dans l’étonnement ou l’inquiétude, le dessin de sa propre vie.

J’ai cru en un pays qui ne ferait qu’apprendre.

Nous sommes installés sous l’unique fenêtre de l’humble cabane où Ludveïg a élu domicile, à l’heure du goûter. C’est à cette petite table carrée qu’il travaille au Traktablå, son Traité bleu, dont il m’a longuement entretenu dans ses lettres. Pour nous faire de la place à table, il a posé le carnet qui ne le quitte jamais sur une liasse de papiers et glissé le tout sous sa chaise. J’espère qu’il finira par me parler de son manuscrit. Si je ne fais pas l’effort de reporter mon attention ailleurs, je ne cesserai de reluquer le manuscrit.

Ludveïg a bien deux chaises. J’en suis presque étonné. Il dort sur un matelas étroit, à même le sol, flanqué d’un coffre bas, où trônent une lanterne et un paquet d’allumettes. Ses provisions tiennent dans une glacière, que coiffe une boîte à pain – son garde-manger. Il en cuisine les contenus sur la surface d’un petit poêle, à l’aide d’une seule casserole, d’une marmite et d’une bouilloire de fer. Sa vaisselle repose sur une tablette à côté du fourneau : il possède aussi deux tasses de céramique bleue, mouchetée, de celles qu’affectionnent les campeurs, deux bols et deux cuillers, deux assiettes et deux fourchettes, qui me portent à croire que Ludveïg n’a pas perdu ses manières, malgré son isolement. Il met des feuilles de verveine cueillies en cours de route à infuser, jette une poignée de baies dans la bouilloire.

– Ça goûtera le chemin.

Il me tend le manche de bois de son couteau à cran, m’invite à fendre le gruyère et la miche posés entre nous, à profiter de la marmelade, et retourne veiller le thé… L’ensemble de sa garde-robe – un manteau long pour la saison froide, des poches duquel dépassent une paire de gants de daim, le chapeau mou, le veston trop large et le havresac de ses promenades, trois chemises et un pantalon identiques à ceux qu’il porte en ce moment – pend aux crochets vissés à la porte d’entrée.

La cabane surplombe un court quai de bois sur la rive d’un étang à la faune et la flore particulièrement prolixes. Les collégiens y suivent la majeure partie de leur cours d’histoire naturelle. Ludveïg m’explique qu’en arrivant ici, par un après-midi de soleil parfait comme celui que nous venons de traverser, il a trouvé sa demeure, vermoulue et solitaire. La vue de l’étang placide, le débordement verdoyant, piqueté de fleurs, des sous-bois sur les rives, les pépiements et les trilles enthousiastes des oiseaux, la stridence estivale des grillons striant l’espace de leurs lignes sonores, le basson des ouaouarons en arrière-plan, le reflet bleuté à ses pieds l’ont convaincu de l’esprit des lieux. Il s’est résolu à se poser ici, visité par la certitude qu’il était arrivé quelque part.

En fait, après des mois de marche, il ne savait plus très bien où il était. Mieux valait ne pas trop y penser. Ludveïg a entrepris la rénovation de la cabane à partir des matériaux environnants. Il a fini par la reconstruire planche par planche, rivet par rivet, improvisant une technique qui excluait l’usage de clous. Il ne s’est même pas donné la peine de dessiner des plans, animé par l’assurance que ses gestes reposaient sur une fondation pure, parce qu’idéelle. Le fourneau et la glacière, bien qu’en fort piètre état, y étaient, et il aurait été sot de les arracher de là. Aussi Ludveïg était-il fasciné par la patine des larges lattes, dont un brin de cire a restauré le réfléchissement proche de celui d’un miroir. Du même chêne, il a taillé sa table et sa tablette, coffré son coffre. Il s’est fabriqué deux chaises. Puis il s’est campé là, posant son cahier et ses feuilles en face d’une unique fenêtre, qui encadrait la fertilité de l’étang, image parfaite des désordres et des beautés de l’ordre naturel. Il ne le savait pas encore mais il était enfin retourné à l’école.

Un soir qu’il dormait, rêvant, qui sait, d’un retour dans notre Palais de cristal, il sentit une présence, tout près. Il avait pris l’habitude, vu l’étroitesse du lit, de dormir allongé sur son flanc, et il entendit ce murmure étouffé, perçant l’oreiller, que ponctua un vif miaulement.

– Mrkgnao!

– Excusez-moi de vous déranger. Nous souhaitons simplement traverser.

Quelques minutes plus tard, il se rhabillait et dominait, dubitatif, son matelas, en se disant qu’il avait passé beaucoup trop de temps seul. Une bosse sous la surface moelleuse, vif mouvement de côté, trois planches levées, puis le scintillement d’un regard félin. Un chat noir bondissait sur le plancher.

– Rmrkgnao!

Puis émergea, dans un demi-jour, sous la trappe révélée, la tête d’une demoiselle, joliment nimbée par la lumière d’une lanterne, dont le clair-obscur donnait un relief vaguement mystique à ses traits. Les manières de cette apparition ne manquèrent pas de toucher Ludveïg.

– Je suis désolée de vous déranger. Il y a longtemps que je n’étais pas passée par là. Je ne savais pas qu’on était revenu ici. Nous n’arrivions pas à dormir. Nous voulions voir les étoiles sur l’étang…

– Euh… Vous êtes pardonnés…

– Vous voulez venir avec nous?

3. d Une femme de son temps

Les fillettes formées au Tilnaturlige grandissent avec leur temps. On reconnaît, dans quelques membres de la faculté, la promesse de bien tourner des anciennes élèves. Elles ont conscience d’être la floraison nécessaire et éclatante du monde : sur leurs tailleurs bruit le motif des choses vivantes, alors que, du bout des doigts, elles tendent les fleurs d’un gai savoir.

Chaque mur est une page, chaque recoin contient une leçon. Il n’y a pas que du papier dans la bibliothèque du Bjergljós. L’arpenteur des souterrains y croise des bibliothèques jonchées d’échantillons : des réserves de feuilles mortes, de tournesols asséchés, de champignons aux formes contorsionnées, de chatoyantes plumes d’oiseau, d’insectes momifiés, de flacons remplis de sable, de cailloux ou de coquillages… des bouteilles dont les étiquettes prétendent qu’elles contiennent les variétés de l’air respirable, la diversité des nuages, ou les apparences particulières de la lumière… d’innombrables animaux empaillés, du rongeur au prédateur, hantent de leur regard vitreux les rayonnages de corridors interminables… plus loin, une flore de verre répète le propos fragile de la nature… des répliques en céramique de nos organes internes et de nos parties animales inquiètent… à côté, parce qu’il faut bien calmer les sensibilités alarmées par le constat de notre étrangeté fondamentale, on trouve des salles de jeu, encombrées de jouets, éducatifs et autres, qui reflètent, à l’instar des modèles anatomiques, une certaine histoire du développement humain, autant de Taenktings (Objets de pensée) conçus au bénéfice de la conscience des collégiens (ils leur sont offerts, dans une série préméditée, à leurs « anniversaires de conscience », pour marquer leur assimilation des Awarnsskyld…). Bref, il y a là tout ce qu’il faut pour faire un monde, ou quelque chose de ressemblant. Les collégiens, mandés par leurs professeurs, s’aventurent en profondeur pour rapporter dans les ateliers en surface de larges tiroirs, impeccablement étiquetés, qu’ils vident aux pieds de leurs pairs, butin d’un monde sans fin qui servira aux leçons d’histoire naturelle, aux études d’anatomie, aux projets en beaux-arts ou au perfectionnement de cette « maquette d’un monde meilleur » qui accueille les visiteurs dans le pavillon principal du Collège. Devant ce défilement, ce catalogue des choses qui existent, les collégiens apprendront, de leurs yeux et de leurs mains, à reconnaître que tout ce qui est n’est jamais qu’une chose.

Ludveïg n’avait pas détecté la silhouette de la trappe dans le grain du bois, la figure dans le plancher. Il avait encore du mal à croire qu’elle avait toujours été là – qu’un menuisier discret ne s’était pas glissé dans sa demeure alors qu’il s’absentait pour ses promenades. Mais, depuis que la jeune femme était apparue sous son lit, il ne pouvait plus nier son existence.

Elle aussi s’appelait Agnès. Formée au Tilnaturlige, elle était devenue professeure d’histoire naturelle au Collège. Ils s’étaient revus. Agnès avait accompagné Ludveïg à travers bois, jusqu’à l’entrée de l’établissement. Bientôt, de petits collégiens cognaient à la porte de mon ami philosophe, en lui demandant de jouer ou de penser avec eux. Il se mêlait à leurs leçons. Parfois même, on l’invitait à partager ses travaux en cours dans une classe. On le conviait à la veillée, dans les clairières, autour des feux, où on rejouait les leçons du jour. On connaissait son penchant pour la solitude, et les membres de la faculté et les collégiens lui présentaient ces invitations avec une parcimonie admirable.

Pour me démontrer la réalité de ses dires, Ludveïg a déplacé son lit et entrepris d’ouvrir la trappe, pour révéler une échelle de fer dont l’extrémité se perdait dans le noir. Malgré cette évidence, je ne pouvais pas m’empêcher de me demander si Ludveïg n’avait pas inventé sa visiteuse, en hommage à cette fille perdue qui lui avait valu de découvrir le monde.

Mes doutes ont bientôt été dissipés. La perpétuelle classe verte du Collège se poursuivait dans les moindres recoins du Bjergljós. Plus tard dans l’après-midi, alors que nous longions les rives de l’étang vers les pavillons principaux du Collège, nous avons croisé une ribambelle de collégiens, fouillant la futaie à la recherche d’échantillons. Leur professeure, accroupie au-dessus d’un ruisselet, attirait l’attention de trois de ses élèves – une blondinette bouclée, un maigrichon besiclé et un garçon un peu enveloppé, qui se tenait à l’épaule de l’autre comme un garde du corps – sur un groupe de poissons minuscules, voletant de-ci de-là dans les eaux turbides. La jeune femme a extrait une courte louche de la poche de sa chienne de gros coton.

Je lui donnais la fin trentaine, tout au plus la petite quarantaine. Sous ses cheveux noirs, parsemés d’occasionnels fils gris ou blancs, son visage exprimait une quiétude heureuse, où un entrain juvénile se mêlait à la certitude d’avoir appris, et de continuer à le faire. Si cette demoiselle savait quelque chose, c’est qu’elle s’amuserait encore longtemps. La tenue de la professeure dénotait l’habituel mélange d’esprit pratique et d’élégance qui semble être la norme chez les adultes du Bjergljós : elle arborait, sous sa chienne aux poches débordantes de fleurs et de feuillage, un chemisier pâle, strié de rayures noires, qui me rappelait, par sa coupe et sa texture, certaines étoffes japonaises. Le motif moiré de sa jupe, ton lustré sur ton mat, m’évoquait la liberté souterraine des cours d’eau, dont les courants enchevêtrés affirment leur chant en s’éclipsant sous leurs reflets. Je me dis : « C’est une sorte de camouflage. »

Elle a plongé l’instrument, d’un geste preste, dans les eaux squameuses.

– Ta-da!

Les trois petits ont rapproché leurs visages de sa pêche. Elle avait réussi à isoler un poisson de la troupe, qui s’est mis, pathétiquement, à tourner en rond au fond du récipient.

– Ne le laissons pas souffrir trop longtemps. Rappelez-vous (elle a adopté un air faussement sentencieux): Il n’est rien ici-bas qui n’échappe à son nom. Donnez-lui-en donc un, avant qu’on ne le rende à sa vie.

Le lunetté :

– Mais votre argument adamique, mademoiselle, est presque religieux.

– Je vous l’ai dit. Je vous le répète… C’est en vivant qu’on apprend à vivre. Le reste n’est que jeu de langage. Autant en profiter.

C’est un garçon?

La professeure, levant la tête vers Blondinette qui avait posé la question, nous a enfin aperçus. Occasion parfaite pour mettre fin au débat.

– Ludveïg!

Mon ami avait retiré son chapeau. Il semblait si heureux.

– Agnès.

Elle lui a souri.

– Tu vas être content, je t’ai apporté des biscuits.

L’éducation descend des têtes aux mains aux pieds et tricote le corps entier. L’objectif et l’idéal du Tilnaturlige est de cultiver la plante nerveuse et filiforme qui fleurit sous l’enveloppe de l’enfant, en l’arrosant de la lumière de la pensée. Il n’est pas d’évidences mieux partagées : toutes les femmes et tous les hommes du monde viennent de l’union d’une mère et d’un père. Ils ont tous déjà été des enfants – l’enfance est la semence par où commence et recommence le monde. Si la plupart des sociétés dites « modernes » postulent qu’un enfant ne peut pas grandir seul, loin de l’orbite des adultes, il faut aussi noter que l’existence de l’enfance est la condition nécessaire à celle d’un monde adulte. Selon le Tilnaturlige, l’enfant n’attend pas de devenir un adulte. C’est plutôt l’adulte qui vit dans l’attente du retour de l’enfance. Un enfant ne peut pas demeurer un enfant. Il peut cependant couver son souvenir, en respecter la présence effacée. Selon cette vision des choses, la culture dans son ensemble épouse la courbe d’un continuum, où seules comptent les gradations : la culture de l’enfance, à l’instar de celle du monde adulte, est une réalité à part entière, dotée de ses arts, de ses usages, de ses tensions politiques et sociales… Parce qu’elle participe de l’oralité, du jeu, elle est simplement plus difficile à appréhender, parce que plus proche de l’élan, du désordre originels… La première, peut-être la plus profonde leçon du Tilnaturlige est d’apprendre à remettre les choses dans l’ordre.

Agnès et sa troupe nous ont accompagnés jusqu’aux portes du Collège. Au début, je n’apercevais aucun des nombreux pavillons dont ils m’indiquaient la présence évidente. C’était de bonne guerre. Les matériaux utilisés dans la construction des bâtiments du Collège mélangent le verre avec des matières extraites des alentours. Leur architecture épouse sans accroc les dénivellations du Bjergljós, la courbe naturelle des rivières ou la silhouette des bosquets. La cité collégiale, bien que comptant de nombreux pavillons, et accueillant des multitudes, joue à cache-cache avec le paysage.

À force de concentration, j’ai fini par apercevoir des cloisons, des portes et des fenêtres. Agnès, Ludveïg ou un des membres de la petite troupe se chargeaient en riant doucement de me corriger alors que je prenais un flanc rocheux pour une façade, le tronc tordu d’un arbre pour un escalier en colimaçon ou une découpe lumineuse dans le feuillage pour le reflet d’une fenêtre.

– Pas maintenant, peut-être un jour…

Mon regard s’est progressivement acclimaté à l’indifférenciation du panorama, comme on finit par percer l’obscurité. Et la classe verte, d’un commun accord, m’a félicité lorsque j’ai désigné, avec une excitation à peine contenue, une girouette rattachée à un dôme de verre. (Les pavillons sont hérissés de jouets éoliens – le monde se glisse dans les salles de classe, rappelant qu’il est toujours là, prêt à se jouer de nous.)

Puis une porte à deux battants, dissimulée par une vigne tombante, m’est apparue entre deux troncs dressés. Une fois ce seuil révélé, l’immeuble s’est imposé à moi. Je me suis immédiatement demandé comment j’avais fait, auparavant, pour ne pas voir.

– Bravo, Anatole!

La porte donnait sur un bâtiment dont le style s’accordait avec celui de l’Empyreinhöv. Un haut dôme de verre torsadé, fin comme une larme, chapeautait une rotonde percée de hublots, où des vitraux détaillaient divers aspects de la nature – fleurs, feuilles, insectes, poissons, volatiles, animaux… Nous venions d’entrer dans le département d’histoire naturelle. Au plancher du hall circulaire, une mosaïque dessinait une arborescence filiforme. Agnès m’a expliqué que c’était là notre Væreblóm, Fleur d’être dont les racines remontaient au fondement connu de la parentèle hominienne. Ludveïg a eu cette réflexion :

– Je pensais, quand nous marchions tout à l’heure, que, puisqu’on doit être enfant avant de devenir adulte, il dut y avoir des moments et des lieux, au début des temps, où il n’y eut pas d’adultes : ici et là, des hominiens au seuil de ce que nous définirons comme notre humanité donnaient naissance à des petits moins hirsutes, qui grandissaient, se rencontraient, s’éloignaient de leurs parents, et bientôt nous voilà, à nous raser chaque matin le visage ou les aisselles devant le miroir de la salle de bains.

– C’est un peu plus compliqué que ça, Ludveïg, mais c’est aussi à peu près ça.

Le Videnpukt prescrit, en guise d’assurance contre la pédanterie, le respect de diverses marges d’erreur. Il reconnaît la contribution potentielle de la métaphore, de l’approximation, parfois même du mensonge, à la construction des faits. Ce pacte épistémique favorise la reconnaissance des divergences, l’efflorescence des points de vue : la conscience s’y ouvre aux patrons fluctuants du temps.

Agnès a guidé la troupe le long d’une longue enfilade de pièces. Chacune abritait un singulier désordre : laboratoires et salles de jeu, abandonnés à la fantaisie d’expérimentateurs absents. À cette heure de l’après-midi, par un tel soleil, il n’y avait pas grand monde à l’ouvrage et je pouvais étudier à loisir les mosaïques colorées du plancher, qui me suggéraient différents tableaux de jeu. Chaque pièce comportait au moins deux seuils, et une paroi de verre – pour voir et éprouver notre relation au soleil – donnait sur un jardin intérieur, où un sentier permettait de rejoindre les classes vertes.

Nous nous sommes arrêtés dans une chambre ovale, à la toiture transparente, où une série de gradins concentriques était recouverte d’un amas de coussins et d’oreillers. Agnès nous a expliqué :

– C’est le nid des après-midi. La zone des siestes. Les nuits claires, ils sont nombreux à dormir ici, plutôt que dans leurs cellules. Les rêves se développent avec plus de netteté sous la lumière stellaire.

Les cellules des collégiens s’alignaient dans le couloir attenant, un long arc, comme toujours ceint de verre, qui m’a fait l’effet d’une sorte de version courbe du compartiment des couchettes d’un train. Le plancher recouvert de liège permettait une déambulation confortable, pieds nus, d’une porte à l’autre. Chacune des alcôves abritait un lit dont la base était percée de grands tiroirs, une écritoire constellée de petits tiroirs, et une haute bibliothèque murale, où les livres disputaient la place aux jouets et aux trouvailles des forêts. Au fond, une porte vitrée menait à une clairière, où une fontaine d’eau douce roucoulait doucement, au milieu d’un bassin de marbre ouvragé. Les collégiens pouvaient s’y servir un verre d’eau en pleine nuit.

– Il y a plusieurs seuils dans chaque pièce, et autant de façons de verser dehors, ou de s’enfoncer dans. Selon le Tilnaturlige, tout immeuble doit pouvoir grandir de l’intérieur et rejoindre le monde.

C’est dans cet espace, ce coin calme, compact et douillet, que les collégiens étaient encouragés à demeurer eux-mêmes.

Nous avons poursuivi notre visite, pour nous arrêter dans la classe d’Agnès, son sol couvert de tapis, son espace parsemé de pupitres, de tables et d’armoires remplies de jouets, d’instruments, d’objets plus ou moins indéfinissables. Au milieu de la pièce trônait une maquette naïve du Bjergljós. Un chat noir – j’ai conclu que c’était celui d’Agnès – apparu je ne sais trop par quelle magie, jouait autour du sommet de la réplique en miniature de l’Empyreinhöv, se lovant autour d’une éclisse véritable provenant du Solennvidenn.

– Ce sont les petits qui l’ont construite.

– Regarde.

Ludveïg a extrait une boussole de sa poche. Son aiguille s’agitait furieusement, débattant si elle devait céder à son habitude nordique, ou obéir à son penchant pour le Soleil des savoirs, pierre magique et magnifique qui contiendrait son propre nord.

– On dit que sa pierre infléchit la pensée et qu’elle guérit la myopie… Qu’une direction possible, sous le Soleil des savoirs : mieux.

La maquette me semblait fabriquée des mêmes matières qu’on retrouvait dans la salle. J’ai immédiatement reconnu l’étang d’où nous venions: un bassin, façonné dans ce qui semblait être du plâtre, rempli d’une eau sale. Autour, les collégiens s’agitaient, ajoutant le butin de l’après-midi à l’assemblage : à chacun sa contribution, sa brindille, sa lame d’herbe, sa feuille ou son bouton de fleur… Certains ouvraient la paume pour remettre en liberté une fourmi ou un scarabée. Aussitôt paniqué par la présence du chat, l’insecte s’empressait de remonter les sentiers et les pentes, de s’enfoncer dans une des répliques des bâtiments du campus, troués de portes et de fenêtres véritables.

Agnès attirait mon attention sur le chemin parcouru, du pavillon d’histoire naturelle à la gare de l’Empyreinhöv, où la journée avait commencé. Elle détaillait le Tableau du jour, m’expliquait la localisation des divers départements, les dénivellations du jardin, l’architecture invisible des classes vertes, et elle insistait, à chaque station de notre parcours, sur l’imbrication, dans le curriculum, des cycles de la nature, de l’alternance du jour et de la nuit… J’accédais, touche par touche, à une vision panoptique du Tilnaturlige, qui avait dicté l’aménagement du Bjergljós et la fabrication de cette maquette.

C’est alors que nous avons constaté que le petit enveloppé de tout à l’heure – il s’appelait Agnån – avait subrepticement glissé le poisson innommé de l’étang dans un sachet étanche. Il se penchait sur le plan d’eau pour y verser sa proie, en prenant bien soin de s’assurer qu’Agnès l’avait remarqué.

– Agn-a-tö-lé!

Il a crié, avec l’élan d’un eurêka, une variation slave de mon nom.

– Je t’ai dit de ne plus faire ça – demain, tu le ramènes d’où il est venu!

Agnès ne s’en laissait pas imposer. Les collégiens se sont dispersés en ricanant, pour s’affairer autour. Je dois dire que j’étais troublé par l’épisode : tant d’attention pour cet étranger que j’étais, qui avait tout fait pour se tenir à l’écart, avec la dignité, l’effacement attendus d’un invité.

– Excusez-moi d’avoir causé tant d’émoi.

– Mais non. C’est ainsi qu’on apprend à apprendre. Désordres, rétablissements, désordres…

(En arrière-plan, Roussetoque a saisi l’occasion pour se lancer dans un triple salto, calmement applaudi par ses pairs.)

– Et tu n’as encore rien vu…

Ludveïg s’était penché vers la base de la construction, pour entrouvrir une série de panneaux coulissants. Il avait révélé un lacis de conduits souterrains, s’étendant sur plusieurs niveaux, et reliant une série de chambres. Le tout était rempli de la même eau squameuse, qu’une plaque de verre vissée à la base de la maquette permettait de contenir. Cet aquarium de fortune me donnait l’impression d’être moins détaillé que la représentation en surface. De toute évidence, l’espace chtonien, flottant dans l’épaisseur secrète et minérale de la montagne, échappait à toute représentation exacte. Agnès s’est expliquée :

– L’eau salie de l’étang a coulé à travers la base de la maquette, que nous avons dû condamner. Nous allons bientôt trouver une solution pour rouvrir les souterrains.

De temps à autre, on apercevait le petit poisson, négociant les coudes des conduits obscurs.

– Agnån, viens ici attendre que ta proie remonte. Et tu prendras bien soin que notre chat ne le dévore pas. Cela demandera le temps qu’il faudra.

Le petit enveloppé s’est penché sur le plancher, scrutant le désordre à la recherche d’une lampe de poche. Puis il est accouru à nos côtés, se postant au plus près possible d’Agnès. Son ami filiforme et besiclé, Blondinette, Roussetoque et quelques autres sont venus lui prêter main-forte, se déplaçant autour de la maquette en s’écriant : Il est ici. Non, ici! On en finissait par croire que le poisson s’était démultiplié.

Agnån, ravi, émergeant de-ci de-là, approchait le faisceau de la noirceur, tentant d’hameçonner son Anatole au bout d’un rayon de lumière.

Les adeptes du Tilnaturlige assurent que le Bjergljós est situé à un carrefour du monde où il est possible d’infléchir le temps et de transformer les consciences. Dedans dehors, soi et l’autre, le monde et moi… Educere, la racine latine de l’éducation, signifie extraire… Passer, aller, revenir, des replis de l’esprit aux plis du monde… Ils célèbrent le don des choses, la prolixité des formes. Tant qu’il fait bon, les professeurs encouragent les collégiens du Bjergljós à s’abandonner à une classe verte perpétuelle, où ils apprennent à se tourner vers le monde et à entrer en eux-mêmes. Une journée d’étude typique commence avec une série d’exercices de concentration et de respiration, enchaînements les plus simples des Awarnsskyld, qui aiguisent la présence et les sens, et donnent son élan au jour. Les professeurs entraînent alors les élèves au-dehors, pour les guider dans le déchiffrement de la pensée solaire du végétal, de l’impulsion du poisson, de la stridence de l’insecte, du pépiement de l’oiseau ou de la ressemblance du mammifère. On marche en chantonnant, ou on s’arrête pour partager des histoires, en veillant à ne pas établir de distinction trop violente entre l’ordre des faits et celui de la fiction, exposant peu à peu les relations complexes qui lient les choses aux idées, à la parole… Les leçons s’installent d’elles-mêmes, à force d’échanges, d’explorations et de jeux. Les collégiens écument les sous-bois en petites troupes, quêtant l’intimité des bêtes – qui le premier domestiquera le raton légendaire, à l’oreille gauche fendillée, dont chacun voudrait assumer la complicité? Ils apprennent à interpréter la silhouette et la course des nuages, à déduire l’heure des mouvements de la lumière et de l’ombre, ou à isoler, dans l’ébouriffement des sous-bois, les formes de la faune, l’affleurement des minéraux, les ramifications des racines, l’éparpillement de l’eau… Chacun découvre ses talents, sa capacité à lire les lignes et les contours – les suggestions – du Bjergljós. Parfois, à midi, les collégiens mangent des fleurs et des racines. Ils s’exercent à faire leur toilette dans les bois, la sieste sur des tapis de mousse… Puis, tard l’après-midi, ou lorsque le temps tourne, ils retournent en classe, leurs poches remplies d’échantillons. Vient alors l’heure des nomenclatures, des principes, surtout des détournements. Les collégiens sont encouragés à décoder les raisons secrètes des jeux – règles, fils, motifs cachés –, selon une méthode rigoureuse d’apprentissage et d’oubli, qui favorise l’abandon progressif des classifications, afin d’assimiler la leçon d’empathie fondamentale du Tilnaturlige : Une fois que je sais, je sens. Petit à petit, les collégiens en viendront à situer leur conscience sur l’échelle des êtres, à reconnaître l’enchevêtrement du temps en eux et autour d’eux. Bientôt, leurs maîtres ne s’inquiéteront même plus, alors qu’ils s’aventureront seuls en forêt, à la recherche de jouets mystérieux, abandonnés dans les clairières, fouillant la nature à la découverte des passages mystérieux qui les mèneront plus loin en eux-mêmes.

Le soir venu, de retour dans la cabane de Ludveïg – il était demeuré au Collège, avec Agnès –, je repensais que, dans ses lettres les plus sombres, il me parlait souvent de « perte d’homme » :

Anatole, cher Anatole,

[…] Lorsque vous partagez vos idées et qu’on vous déclare qu’elles font de vous un idéaliste, un illuminé ou, pis, un fou… qu’on vous prive de tout pouvoir, vous punissant parce que vous n’en avez pas voulu, ou parce qu’on vous croit incapable de faire de mal à une mouche – comme s’il n’y avait que ces pouvoirs –, lorsqu’on choisit de ne pas vous prendre au sérieux car vous êtes ailleurs, un « esprit supérieur », un « cas spécial », un « inclassable », au pis un « autiste fonctionnel », votre parole s’en trouve, derechef, projetée en un monde à venir. Vous devrez vivre, dès lors, de l’espoir d’une impossible réconciliation : avec les échos, les reflets – de l’espoir que ce qui n’est pas nous pourra, enfin, nous accueillir dans une vérité qui nous dépasse… Le paradis, c’est les autres…Ha! Ha! […] Le poids de la preuve revient à ceux qui viendront : peut-être, sait-on jamais, un jour encore, trop tard, alors qu’une autre génération de tout-sachant, d’hommes de leur temps, auront pris la place de ceux qui les auront précédés et qu’à leur tour ils affirmeront avec assurance que c’est à eux, enfin, que le monde est donné, que l’oubli de votre vie, vraiment, est très fâcheuse et qui, si, oh si seulement, ils avaient été là, tout aurait été compris, et voilà pourquoi le monde attendait leur venue, à eux, les forts qui suivent. […] Comment croire que le monde ne se répète pas? Que ce n’est pas là sa tendance naturelle? […] Et, puisque la majorité n’attend rien d’autre de nous, cher Anatole, que nous nous y taisions, dans l’attente et l’espoir, que nous nous y retirions en toute conscience, il ne nous reste plus qu’à prendre le monde au mot et à nous y inventer une place – voilà l’unique position qui permette de le réinventer. […] Si j’ai appris une chose, c’est qu’il n’est pas de plus grande joie, de plus grande célébration de ce qui est que de s’appliquer à cela. Et la plus grande tromperie, enfin, est que cette richesse revient à tous, qu’il faut choisir de la révoquer pour la perdre. […] La conscience, enfin, est le point de vue de nulle part, pas de personne.

Il avait bien changé. J’étais heureux pour lui. Vous l’aurez deviné : j’essayais de ne plus songer à Pimprenelle, à ce que j’avais laissé derrière, abdiqué avec elle. Lorsque je la revoyais en esprit, cette phrase trop connue me revenait comme une ritournelle : sage comme une image. Je me disais que c’était tout le contraire : trouble comme une image. Puis je m’en voulais. Je me répétais que certaines images, qui ne sont pas nous, sont de faux reflets, qu’elles vivent ailleurs que dans ce monde, qu’elles cherchent à faire de nous leurs fantômes, radiations brillantes et enjôleuses de la conscience, dont la beauté nous attise et nous trompe. Costumes d’apparat des violences subreptices, des réelles absences.

*

Au milieu de mon rêve ou de la nuit, je ne sais plus, j’ai été éveillé par un murmure sous l’oreiller.

– Psst. Psst.

J’ai repoussé le matelas pour découvrir la trappe. Une phosphorescence étrange, comme celle qui luit au fond d’un regard félin, baignait le fond du puits. J’ai pris mes affaires, je me suis rhabillé, et j’ai résolu de descendre.

– Mrrrkgnaw!

Agnån m’attendait là, sous sa cape d’écolier, le chat d’Agnès entre les bras. Il a posé le doigt contre ses lèvres, SsS… SsS…, et je l’ai suivi le long d’un conduit terreux, jusqu’à un carrefour.

À ma droite, je devinais la zone aménagée : une salle de lecture, chargée de livres, qu’une lampe nappait de sa lumière saumâtre. Entre les rayonnages, une arche laissait entrevoir une succession de pièces semblables.

À gauche, le conduit terreux poursuivait sa course obscure, le long d’une pente périlleusement descendante.   

Agnån a fouillé ses poches pour en ressortir un champignon pulpeux, dont le profil me rappelait vaguement le pleurote commun.

– Alïsveppyr.

Il mimait l’action d’avaler, montrant son gosier.

Qu’avais-je encore à perdre? Le champignon fondait en bouche, avec un parfum citronné.

Agnån a libéré le chat, qui a dévalé le conduit. Il m’a fait signe, du menton, de le suivre, puis il s’est détourné pour se précipiter, en courant, vers la bibliothèque.

En se retournant, il a eu ce conseil, dans un français brisé, qui m’a donné l’impression qu’on lui avait imposé cette leçon :

– N’oublie plus qui tu es, Agn-a-tö-lé.

Il arrive qu’un enfant s’égare. La montagne savante attire les orphelins, les jeunes égarés, voyageurs esseulés, bravant les interdits familiaux, les combats ou le climat, pour se retrouver là, seuls. Parfois, aussi, le malheur rejoint les sommets du Bjergljós : à l’issue d’une classe verte, un enfant manque au décompte. Des jours, parfois des semaines, peuvent passer avant qu’il ne retrouve son chemin. Parfois, il ne revient pas. Fugueurs, esseulés, affligés et malades font aussi partie du Tilnaturlige.

Les membres de la faculté font tout ce qui est en leur pouvoir pour les intégrer aux activités du Collège. Mais je peux témoigner que les galeries inachevées du Bjergljós abritent le fantôme d’âmes éplorées… L’enfant solitaire, au regard éberlué, abandonné avec un cheval de bois, son jouet unique, sa bouche, ouverte en un O de terreur, refusant d’articuler le moindre son… La petite fille, de dos, retenant son ventre de ses mains crispées… Le garçon émacié qui dessinait et redessinait, sur les murs, une silhouette chevrotante… Ou ce petit colosse aux traits mongoloïdes, aveugle et sourd, dans une chemise et un pantalon maculés, battant le sol de ses poings, en mugissant une plainte outrée… Le défilé des douleurs est long et morne. Je vous en épargne les détails. Si je m’approchais d’eux, pour tenter de les consoler, de leur parler doucement ou de les prendre dans mes bras, ces enfants perdus s’évanouiraient, comme s’ils n’avaient jamais été là…

Dans ces profondeurs solitaires, je ne pouvais me raccrocher à rien d’autre qu’à ces visions. Devant moi, le chat d’Agnès zigzaguait de son pas de velours, me guidant à travers une obscurité qui me semblait de plus en plus informe. L’animal subtil m’ouvrait la voie, je ne savais plus où j’étais, ni comment je m’étais rendu ici, et j’étais terrifié de perdre sa trace.

Le chat a fini par s’arrêter au pied d’un affleurement rocheux. J’entendais un clapotis. Je me suis assis à ses côtés, épuisé par la traversée, pour flatter son pelage fuligineux. J’essayais de ne plus penser. Mes yeux pesaient de sommeil. Je me suis rendu compte que je ne connaissais même pas son nom.

– SsS.

L’obscurité, ou l’envers de mes paupières, s’est constellée de phosphorescences. Le paysage reprenait de la consistance. J’ai espéré, un moment, que nous soyons de retour face au ciel. Nous étions en fait assis au bord d’un étang noir. La phosphorescence de champignons brillants, identiques à celui que j’avais ingéré, incrustés dans les parois d’une vaste caverne, s’y reflétait.

Le temps a échappé au temps. Une lumière chatoyante, floue s’est coagulée à la surface. Une masse illuminée se déplaçait vers nous, sous les eaux noires. J’étais figé, réduit à une pensée engluée. En se rapprochant, la lueur a assumé les contours d’un homme nu, à l’épiderme fluorescent. On m’avait conté la légende, là-haut, d’enfants perdus à l’issue de jeux, égarés dans les corridors du Bjergljós, jamais retrouvés… La traversée que je venais de vivre m’obligeait à y croire… L’homme était tout près, maintenant. Il s’est penché vers moi. Sa lumière nappait mes traits. Il a murmuré des paroles inaudibles, SsS… SsS… SsS…, en posant délicatement sa main sur sa tête. Je savais que le matin allait revenir. Et je n’avais plus peur.

3. e Un illuminé

Enfants égarés si loin en eux qu’ils ont vieilli en oubliant qui ils sont, les illuminés sont les pensionnaires perpétuels du Collège. Un jour, une flamme irrésistible s’est allumée en leur conscience. Dans les galeries, au fond des rêves des pensionnaires, on les aperçoit, brillant d’un espoir aveugle, qui n’a de place qu’à un pas du monde.

Arrive un jour où il faut partir. Les collégiens qui atteignent l’Âge des départs, l’Alderfarr, sont conviés à une dernière partie de cache-cache avec leurs pairs. Bien qu’ils aient, selon leurs dires, passé l’âge de ces jeux, ils acceptent, portés par l’intuition, d’ouvrir au petit enthousiaste qui cogne à leur porte pour tenter de les convaincre de se joindre à la partie. S’ils sortent, à demi réticents, du cocon neurasthénique de leur chambre, où ils s’appesantissaient dans la lecture ou l’écoute de quelque ouvrage de mélancolie appliquée, c’est que les détails, les conversations de la semaine, l’attitude étrangement conciliante de la faculté quant à leur sombre tempérament, le menu même de la cantine, parsemé de plats familiers, plats exotiques, qui leur ont tour à tour fait penser à leur mère, et à la possibilité des lointains, ont subtilement préparé le terrain pour cet ultime saut d’humeur. Un instant, de nouveau, ils ressentent le sens caché des jeux. Ils pressentent qu’en s’abandonnant à celui-ci, ils y trouveront, enfin, quelque chose à gagner. Ce soir-là, une lune ronde brille sur la clairière où s’élève le monument au fondateur, et où attendent les joueurs. Le collégien, étonné, y reconnaît tous ceux qui ont compté pour lui, petits ou grands, cortège d’étudiants, copains boutonneux, membres de la faculté qui se tiennent en retrait, dépassant d’une tête la ribambelle. Ludveïg, aussi, est là : il y a des années le jeune homme avait osé se rendre à la porte de sa cabane, pour lui affirmer son désir.

– Je voudrais tout savoir. Je voudrais lire tous les livres.   

Il y est revenu, encore et encore, pour partager du thé, des biscuits, une conversation, ou une promenade. Ils n’ont pas lu tous les livres, mais ils se sont dit ce qu’ils ont cru. Ce soir, c’est Ludveïg qui s’approche pour lui expliquer la règle du jeu, en souriant.

– Tu compteras jusqu’à cent, et nous ne serons plus là. Ça, tu le sais déjà.

À ce moment, le jeune homme se souvient comment Ludveïg, jouant à la cachette avec eux, adorait faire semblant d’être à deux endroits à la fois. Il connaît si bien les environs qu’il peut détaler assez vite d’ici à là pour leur faire croire qu’il y était déjà, au moment même où ils croient l’avoir déjà trouvé… On l’appelle Monsieur deux Messieurs, ou le Retombeur en enfances. On voulait qu’il soit là, à jouer comme si de rien n’était, comme si l’âge adulte, enfin, n’était qu’une façon de se cacher à soi-même.

Ce soir, Ludveïg tend la main vers le visage du jeune homme, pour lui enjoindre de fermer les yeux, comme on referme les paupières d’un disparu. Le jeune homme appuie la tête sur le monument au fondateur – une colonne basse, posée sur un socle – et penche le front contre la sphère hiératique qui le coiffe, entamant d’une voix basse, où, si on prête bien l’oreille, on détectera un chevrotement ténu, le dernier décompte…

– Cent… tre, to, en…

Rien de plus simple que de compter jusqu’à cent (c’est l’enfance de l’art, la fin d’une des toutes premières leçons de l’Ordre naturel).

Lorsqu’il ouvre les yeux, ils ne sont plus là. Un havresac, rempli de tout ce qu’il faut pour la route, est posé au pied du monument. À l’intérieur, l’étudiant découvre son nom brodé de fil noir dans le cuir, précédé du mot Monsieur. Ses maîtres lui ont adressé une note :

Le monde attend de te retrouver.

La lumière de la lune révèle une arche dans le feuillage, une de ces portes qui est ou n’en est pas une. Celle-ci ne mène, ne ramène pas aux couloirs et aux classes du Bjergljós. De l’autre côté, la Pente analogue descend doucement jusqu’à l’ailleurs. Le premier train entrera en gare à l’aube. Il est grand temps de partir, avant que ne s’installe le Tableau du jour. SsS… SsS… Tu reviendras bien un jour, dans ton costume adulte, un sac usé à l’épaule, chargé d’un secret connu de toi seul.

GLOSSAIRE

Awstgramdeg – L’Auguste Grammairien, un parc
Carregrhodf – La route de pierre, un grand boulevard
Cynn læth – Un verre de lait chaud
Duntsurbhir – Clos des Géomètres
Gloinbæle – La Maison de verre, résidence d’Anatole
Mælòg – Le Petit Lait, café de prédilection d’Anatole
Margall – Rue où mademoiselle Hana, fleuriste, tient son commerce
Und – Particule germanique

Marie-Claire

Monsieur Mögel m’a donné rendez-vous au Mælòg, Le Petit Lait, où il a connu Anatole, alors qu’ils étaient tous deux « encore jeunes hommes ». Il n’y a pas si longtemps, j’y passais chaque jour. Le patron voulait s’entretenir avec moi de l’absence de son ami.

Il m’attendait sur la banquette où on pouvait voir monsieur Anatole et Pimprenelle, côte à côte, pendant les quelques mois où ils se sont fréquentés. Je ne l’ai pas tellement connue. J’avoue que je ne lui faisais pas confiance. Elle était trop consciente de ses attraits. Parfum de bergamote, beau chignon roux, yeux marron en amande, subtilement fardés, nez retroussé, taches de rousseur et joues roses, lèvres pulpeuses, épaules droites, les seins deux belles grenades, menottes potelées croisées sur le giron, mouchoir jaune noué au cou, sur une blouse de soie blanche aux manches bouffantes, jetant des regards de défi à la ronde… Son sourire, qui s’allumait d’un coup, toutes dents dehors, cachait quelque chose. Tout cela est à moi seule. C’est comme ça qu’il aurait fallu la peindre.

Elle avait la plus grande difficulté à tolérer la présence d’autres femmes autour d’Anatole. Si je l’entrevoyais en arrivant au café, je me faisais discrète, et je m’arrangeais pour revenir plus tard, en faisant attention qu’Anatole ne remarque rien. Je ne crois pas avoir échangé plus de trois phrases avec elle. Elle répondait aux questions qui l’irritaient avec un uh-hu menaçant de suffisance. J’avais de la difficulté à admettre qu’elle pouvait vraiment aimer quelqu’un d’autre qu’elle-même. J’avoue par contre qu’elle était très forte : Anatole, qui avait l’air plus angoissé qu’heureux à ses côtés, ne semblait plus faire la différence entre la douceur d’une caresse et la justesse de ses sentiments. Je pensais aux mots du professeur Malark, quand il rayait mes portraits d’un gros X rouge, « La beauté ne se ressemble pas ». Je rougissais de honte en tentant de contenir mes larmes. Je n’en suis plus à ma première année, et je crois maintenant avoir compris deux ou trois choses sur la vanité esthétique. Qui sait?

Monsieur Mögel s’était déjà enfilé deux cafés. J’ai commandé une gingembrette.

– Tu as les clefs?
Je les ai posées entre nous. J’étais terrifiée à l’idée de me faire renvoyer et j’avais de la peine à ne pas trembler.

– Tu frissonnes.

– Il fait frais ce matin. Je ne suis pas bien habillée.
Cela fait trois ans que je travaille comme coureuse pour la maison d’édition de monsieur Mögel. Notre entente me va à merveille. Je peux me servir en livres dans la salle de presse, et le petit pécule qu’on me verse toutes les deux semaines finance mes études à l’Institut des Arts (IDA). « Une des meilleures écoles d’art du monde », à ce qu’on raconte. Un immeuble remarquable, certes, mais, pour ce qui est de la qualité de l’enseignement, la proposition demeure, euh, discutable. J’y ai certainement appris ça, que tout est discutable. En fait, tout dépend de la générosité des professeurs et de la façon dont les étudiants la reçoivent. Nous entrons les uns comme les autres en classe chargés du poids d’une autre vie, qu’il nous revient d’apprendre à oublier ensemble. L’école nous laisse beaucoup de temps pour nous parfaire à l’extérieur des classes. Je ne suis certainement plus certaine qu’il existe une telle chose qu’une meilleure école. Et certainement certaine que, si je n’avais pas déniché cet emploi, l’IDA ne pourrait jamais me sembler la meilleure des écoles… Syl-lo-gis-mes! Trêve de. Je ne suis pas ici pour vous faire étalage de mon éducation. Les allers-retours de haut en bas des escaliers de la maison d’édition, les constants trajets en bicyclette me permettent de garder la forme. Je vois la ville se déplier, filer comme un dessin autour de moi. Sachez que la bruine perpétuelle qui la balaie dans les images est bien réelle. Le plus souvent, j’arrive à destination le visage et les cheveux mouillés, le visage et les boucles brillants de gouttelettes. Dans mes lettres à mes amis, je parle de mes jours d’aquarelle, puis je leur en peins une.

Monsieur Mögel tient à me rassurer. Je sais bien que c’est un homme d’affaires, et qu’il est capable d’une détermination terrifiante, mais je l’ai toujours trouvé d’une politesse impeccable.

– Ne t’inquiète pas, il t’appréciait beaucoup. Nous allons faire en sorte qu’il nous revienne.
Ouf. Quand Anatole avait décidé de travailler hors les murs, monsieur Mögel m’avait mandé de veiller sur son ami. Chaque jour, je devais passer le voir pour m’enquérir de son bien-être. Anatole a toujours été d’une grande cordialité. À vrai dire, il s’acquittait très bien lui-même de la plupart de ses besoins, profitant des longues promenades qui occupaient une part de ses après-midi pour faire ses emplettes ou compléter ses recherches.

Je me suis souvent demandé si mes services étaient véritablement nécessaires. En tout cas, j’accomplissais mes tâches avec bonheur. Je cueillais le courrier d’Anatole, que je lui apportais au Mælòg. S’il manquait à l’appel, comme cela arrivait de temps à autre, je devais laisser les envois au personnel. Parfois, une note de service m’attendait au bureau. Dans cette écriture fébrile, nerveuse et minuscule, qu’il me prenait un moment à déchiffrer. J’y voyais comme un rébus. Le jeu commençait là. Il me demandait d’assurer une livraison chez lui, au Gloinbæle, la Maison de verre. J’adorais cet immeuble, avec sa façade translucide, qui en plongeait l’intérieur dans une lumière irréelle, ses escaliers d’acier et ses corridors mystérieux, aux plafonds bas et aux parquets impeccables, qui absorbaient le bruit de mes pas, où je ne croisais jamais personne. Je posais mon paquet, ficelé et empaqueté par mes soins, avec un papier toujours différent, au pas de sa porte. J’en dessinais le contenu en quelques coups de crayon, arrachant la page de mon carnet pour la glisser sous le jour et annoncer la livraison. Puis je repartais, ni vue ni connue, fière comme une voleuse.

Le plus souvent, Anatole me commandait de la papeterie ou du matériel d’artiste. Parfois aussi, il avait composé une liste d’ouvrages qu’il me priait de récupérer à des bibliothèques ou des librairies éloignées. J’adorais ces voyages aux quatre coins de la ville, que je soupçonnais Anatole de concevoir pour mon seul profit : ses demandes étaient d’une telle précision que j’en ai fini par croire qu’il était passé partout avant moi et qu’il voulait, au bénéfice de mon éducation, partager le plaisir de ces découvertes.

Monsieur Anatole avait beau être un peu renfermé, il était curieux des gens. Il consacrait les premières heures de sa journée à l’écriture. Si je le voyais au Mælòg en matinée, je tentais, par respect, de réduire nos échanges au minimum. Par contre, si je le croisais en après-midi, sirotant un café, il n’hésitait pas, bouillant d’un élan caféiné, à engager la conversation. Il voulait tout savoir de mes projets, me demandait s’il pouvait voir mes nouveaux dessins, me questionnait sur les méthodes de mes professeurs, le contenu de mes cours, s’intéressait à mes lectures du moment, m’en suggérait d’autres… Je savais qu’il avait déjà été professeur, et je me disais que c’est cette liberté regagnée d’écrire et de dessiner, cette chance qu’il avait eue de pouvoir retourner à temps plein à son travail, qui lui avait permis de conserver un tel enthousiasme.

Il y avait une course que j’aimais par-dessus tout : deux fois par semaine, les lundis et les vendredis, Anatole me demandait de déposer un bouquet à sa porte. Je passais chez Misu Hana, la fleuriste de la rue Margall, vers les sept heures du matin, dès qu’elle descendait dans son magasin, pour composer avec elle un bouquet de fleurs fraîches. Lorsque je le croisais au café, plus tard en journée, monsieur Anatole ne manquait jamais de me complimenter sur les arrangements.

– Marie-Claire, ces couleurs m’ont vraiment aidé à dessiner!
J’étais très fière de ce travail, qui amusait beaucoup mademoiselle Hana. Les week-ends, j’ai fini par tenir boutique à sa place. J’étais reconnaissante envers Anatole de nous avoir permis de vivre ce rapprochement. Bientôt, la bruine colorée de mes toiles s’est peuplée de tiges, de corolles et de pétales en palimpseste.

Je ne suis jamais entrée chez lui. En trois ans de service, j’ai tout au plus aperçu, par l’entrebâillement de sa porte, un intérieur boisé, touffu de livres et nappé d’une lumière que je dirai… opaline, un mot qu’il appréciait autant que l’éclairage du Mælòg… Pimprenelle était là, derrière, en peignoir, à me dévisager. J’avais presque honte.

Je ne devrais pas être si dure avec elle. Des portes entrouvertes ont commencé à apparaître dans mes tableaux. Je travaillais très fort à désamorcer le sentiment de menace que ces images pouvaient véhiculer : on s’attend, en poussant une porte mystérieusement immobilisée, à découvrir les traces d’un intrus, ou un monstre penché sur sa victime, la gueule sanguinolente. C’est la promesse d’un apaisement que je souhaitais saisir, une radiance presque immatérielle, qui attendrait, derrière l’écran d’une porte, de déborder, pour enrober l’espace de sa plénitude.

J’ai parfois de ces absences. Monsieur Mögel a empoché les clefs, avec un tintement qui m’a rappelé que je n’étais pas ici pour parler de moi.

– Tout à l’heure, nous allons monter chez lui. Tu vas aider à ce qu’il nous revienne.

4. a Une étudiante appliquée

Les étudiants de l’Institut des Arts (IDA) sont encouragés à développer leur autonomie et à parfaire leur éducation en s’impliquant dans la vie civile. Leurs activités parascolaires, s’ils parviennent à prouver qu’elles contribuent à leur cheminement existentiel, sont pleinement créditées par l’IDA.

Monsieur Mögel

J’ai connu Anatole au Mælòg, alors que nous étions encore jeunes hommes, là où on pouvait toujours le voir, avant que je ne l’envoie quérir les beautés du monde (sic). J’espère qu’il nous reviendra. Où qu’il soit, je sais qu’il s’enrichit d’histoires à conter, et j’ai confiance que, s’il n’est plus avec nous, c’est simplement qu’il n’en a pas encore trouvé la fin. Je n’arrive pas à m’en vouloir, malgré le salaire que je continue de lui verser et les pages que je devrai soustraire à notre prochaine livraison. Mon employé m’a fait défaut, mais c’est mon ami qui me manque.

Je le revois à sa table sous les arches, dos aux glaces, à noircir ses papiers, le regard résolument tourné ailleurs. Il aimait écrire au milieu du tumulte. Les tintements de vaisselle, le ballet du service lui faisaient l’effet d’un baume. Ce n’est pas donné à tous de pouvoir ainsi accueillir le monde en eux. Et si la figure de l’écrivain public, tout à ses petits papiers, offrant en spectacle sa concentration, sa créativité, est bel et bien un cliché, Anatole, qui alternait sans effort l’écriture et le dessin, pouvait facilement passer, avec son application industrieuse, effacée, pour un comptable ou un ingénieur, prenant un peu de temps à l’écart de ses collègues pour tenter de résoudre en paix une équation.

Contrairement aux apparences, Anatole était un grand timide, qui ne trouvait son confort qu’en détournant le regard. L’architecture de son café de prédilection s’accordait à merveille à ce désir d’effacement. Vous ne connaissez pas le Mælòg? Sa façade bombée, aux panneaux translucides qui transforment les silhouettes du dehors en fantômes laiteux, est reconnaissable entre toutes. L’été, les garçons entrouvrent cette voilure aux armatures mobiles d’un coup de manivelle et disposent les tables au pied de la Carregrhodf, à un pas du trafic. Mais, à la moindre brise, le Mælòg se referme sur lui-même comme un œuf.

On passe y chercher un réconfort discret. L’entrée est à l’arrière, par le Duntsurbhir, le clos des Géomètres, ce repli obscur du centre-ville, négligé par le plan d’éclairage municipal. Le jour, on peut y consulter une horloge solaire. Ses aiguilles immatérielles s’estompent à la tombée du soir. Le gnomon qui, planté en son milieu, assure leur retour, a fait trébucher plus d’un buveur attardé. Un réverbère rendrait le dispositif caduc, en indiquant une heure factice. C’est donc l’endroit parfait pour perdre la notion du temps, mais aussi son équilibre. La nuit tombée, l’enseigne solitaire du café, un verre de lait démesuré, se met à luire, comme pour signifier voici venue l’heure de votre réconfort.
Le Mælòg est construit au pied d’une pente subtile. On y entre en suivant une rampe en pierre mouchetée qui contourne la salle principale du café, situé en contrebas. Le parquet moucheté est constellé de petits amas de tuiles de céramique, qui font penser à des cases d’échiquier en voie de décomposition, éparpillées au pied des tables. Elles évoquent le mouvement et semblent converger derrière le marbre noir du bar, pour donner à lire, en un piqué vibratoire, les lettres M-Æ-L-ò-G.

Le Mælòg tirerait son nom d’une formule d’Herr Gugenzler, le patron, dans son éternel complet noir, comme s’il était prêt, à tout moment, à s’éclipser pour une soirée à l’opéra. Je l’entends de nouveau, chaque fois que le personnel s’incline vers la clientèle, pour suavement s’enquérir de son bien-être.

– Und autre boisson, ou peut-être préféreriez-vous und petit lait? Und cynn læth?
Gugenzler, comme beaucoup de ses clients réguliers, a le teint lunaire de ceux qui passent le plus clair de leur temps à l’intérieur. Il aurait pu faire partie de ces inconnus, rescapés de photos d’archives, qui nous semblent encore si présents qu’on en finit par croire que le monde d’autrefois existait bel et bien en noir et blanc et que la couleur n’est en fait qu’une invention de notre époque. Mais les photos sentimentales, surannées, qui si souvent tapissent les murs des cafés de quartier, n’ont pas de raison d’être au Mælòg, où les moindres détails ont été calculés pour plonger la clientèle dans une pâleur apaisante.

L’éclairage principal provient des verrières en biseau de la toiture, qui laissent filtrer la lumière par un treillis de poutrelles d’acier exposées. De gros bulbes, au revêtement laiteux, sont suspendus à des fils de fer, en un lacis régulier qui, à toute heure du jour, fait flotter une lueur lactée sur le plancher de la salle principale. Quand revient la chaleur, les garçons soulèvent les verrières à l’aide de longues perches, et les oiseaux se glissent par ces jours pour voleter entre les poutrelles, ou picorer entre les tables, contribuant de leurs trilles aux tintements de vaisselle et à la conversation ambiante. Il n’y a pas d’autre musique au Mælòg que celle du temps qui passe.

Lorsque le soir tombe et que le firmament commence à filtrer par les verrières, la douce ponctuation des étoiles surplombe la salle. Au Mælòg, il est aisé de se rappeler que l’été n’est pas la seule saison garante des beaux jours. Le tambourinement automnal d’une averse sur le verre ou l’occasionnelle chute de neige, ombrageant les vitres de la toiture de formes aux contours mystérieux, plonge la salle dans un silence contemplatif, presque mystique. Une oreille attentive pourrait capter le détail de chaque souffle. Un peu plus et elle entendrait battre le cœur de ses voisins.

La palette du café présente un subtil agencement en camaïeu. Les banquettes et les chaises d’acajou sont recouvertes de lainage gris. Les plateaux des tables, taillés dans une pierre crayeuse, parfaitement lisse. L’argenterie et la porcelaine des couverts, le coton des serviettes, le papier des menus… tout contribue à la pâleur et à l’apaisement généraux. Le personnel porte la tenue classique, blouse ou chemise blanche et tablier sur pantalon noir, des serveurs de carrière, si bien que les habits et les teints des clients fournissent ses seules touches de couleur véritables à l’ensemble. On vient ici pour devenir, un moment, un fantôme paisible, une forme estompée parmi les courants de la ville, son flot vivant.

4. b Un service impeccable

Il est d’usage pour les nouveaux employés du Mælòg de se faire confectionner un ensemble monochrome, sobre et élégant, pour chacun des jours de la semaine où ils sont appelés à travailler. Ces vêtements sont offerts par Herr Gugenzler, qui, en complet noir, règne sur le plancher de son café comme un roi sur un échiquier.

 

– Je lis la même chose.

Nous étions compagnons de banquette. Anatole, qui en ces temps-là avait la boucle longue, le profil fluet d’une courge, n’avait pas l’air de voir grand-chose à ce qui se passait autour de lui. Il a levé la tête, comme pour s’assurer que j’existais bel et bien. J’ai découvert la couverture de mon livre, que j’avais dissimulée sous une jaquette de papier kraft, histoire de lui prouver que j’avais vraiment quelque chose à partager avec lui.

Je vous épargne les détails de l’ouvrage, mais qu’il suffise de dire qu’il s’agissait d’un de ces rares romans spéculatifs, ornés d’hommes forts, de femmes nubiles, de mutants, d’extraterrestres ou de vaisseaux spatiaux, dont les propos démentent la vulgarité de surface; une de ces fabulations étonnantes, que les lecteurs « sérieux », depuis longtemps vendus aux illusions du plus pur réalisme, aux vérités de la seule vie adulte, évitent généralement comme la peste, mais où sont mises à l’honneur, dans un langage qui n’a rien à envier aux proses les plus riches, les matières de nos vertes lectures. La magie particulière de ces livres d’exception (il n’en existe à mon avis qu’une poignée) est de défaire l’emprise du temps pour nous faire renouer avec les jours anciens qui nous ont portés jusqu’ici. Nous retombons, avec nos corps, nos âmes adultes, au plus près de l’enfance, à proximité de ces régions inatteignables où coule la source pure de la fiction et où affleure la présence de ceux que nous étions, encore à leurs jeux dans les zones périphériques de la conscience, au coin du regard. Ces livres nous ramènent, dans une langue mature, aux histoires qui nous ont d’abord charmés. Ils nous font comprendre que ceux d’entre nous qui choisissent de vivre par la fiction, s’ils viennent aussi au monde par le pouvoir de leur mère, subissent un second enfantement par la grâce du langage.

Il n’a pas été question du récit – nous ne voulions surtout pas trahir ses rebondissements –, mais plutôt de construction. Nous étions tous deux ravis, jusqu’en nos tréfonds, de la façon dont tout un univers nous tenait au creux des mains et se glissait dans la lumière de ce jour.

Le monde « adulte », hélas, persiste à affirmer que la fiction ne fait pas partie de lui, qu’elle n’est qu’un remous du non-être, dont l’accès nous est à jamais bloqué par la réalité. Il ne faudrait donc pas faire trop de cas de ces affabulations. On se permettra bien, de temps à autre, une histoire de meurtre, en série ou autre, une de ces fables où la profession policière se révèle, malgré les vicissitudes amoureuses, l’abjection des sentiments humains, la plus honorable, ou en tout cas la plus morale, des vocations. Finie l’époque des fées, des monstres, des autres mondes, ces enfantillages. Au diable la parenté du monstre et du tueur en série, ou de l’amour unissant le détective à la femme fatale et celui de Lancelot et Guenièvre. J’aurai ma mort à vivre, et je ne suis pas friand de ces voyages organisés à sa périphérie. Je préfère me demander à quoi ressemble le monde vu du dehors. Et je soupçonne que beaucoup d’entre nous ont peur, en abordant ces fables, de retomber trop près de l’enfance et d’être retenus là, sans autre façon d’avancer. Mais je m’emporte.

– Qu’est-ce que vous faites dans la vie?

– J’écris.

– Ah! C’est un métier difficile!

Je lui ai expliqué que le mien était de lire. J’ai réalisé, au fil de la conversation, que j’avais croisé quelques-uns des textes d’Anatole, publiés ici et là, en revue. C’était des proses poétiques, aux argumentaires denses, un tant soit peu drolatiques, traversées d’images étonnantes. Ils m’avaient fait l’effet de courts métrages expérimentaux, de ces films-univers que la sagesse de l’industrie contre-indique aux jeunes talents de tourner, de peur qu’ils ruinent d’avance leur carrière. Les libertés de la littérature permettent plus facilement à de tels objets de beauté d’exister. J’avais aussi rencontré ses dessins, émaillant une méthode d’apprentissage des langues tudmoudzhiks. Je lui ai expliqué en riant que je gardais l’ouvrage dans mes cabinets, pour le feuilleter au moment de mes ablutions, en espérant que les images finiraient par me faire digérer ce que les mots me cachaient. En tout cas, je ne faisais pas beaucoup de progrès.

Ce soir-là, Anatole m’a affirmé qu’il était habité par la volonté de réconcilier la littérature pour enfants, envers laquelle il se sentait une immense dette, et la « vraie » littérature. Pour lui, ces albums pétris d’images d’Épinal et de phrases épurées rendent hommage au miracle de lire et d’écrire, de voir et de vivre, qui est à l’origine de toute littérature. Ils font humblement honneur à cette espèce raconteuse à laquelle nous appartenons, à sa croyance instinctive et increvable en l’existence d’autres mondes, perméables à nos présences.

J’ai expliqué à Anatole que j’étais éditeur et que, s’il le voulait, je pourrais être le sien. Je lui ai offert de passer au bureau. Le reste est, comme disent les Anglais, de l’histoire… ou des histoires.

Anatole n’avait pas l’habitude de nous inviter à la maison. C’était par contre le meilleur des compagnons de café : il adorait se camper sur une banquette, au milieu du spectacle de la vie qui passe, pour attendre que quelque chose arrive, laisser filer le temps en bonne compagnie.

Il n’y avait pas un sujet de conversation qui ne le stimulait pas. Sa curiosité était entière. J’aimais lui dire :

– Un jour, on publiera les œuvres complètes de ta curiosité.

Les compliments le mettaient mal à l’aise. Mais il suffisait de lui tendre une perche pour qu’il fasse feu de tous les débats. Il était ce qu’on appelle un « buveur social », sans discernement profond des alcools. Il commandait indifféremment un demi, un verre de vin ou un café, selon les penchants de son interlocuteur. Il répétait, en riant, « partageons une expérience de saveur », et il relançait la discussion. Puisqu’on pouvait raisonnablement dire qu’il avait consacré sa vie à un projet esthétique, on aurait pu s’étonner de ce laxisme. Il ajoutait « ce qui compte, bien sûr, c’est l’accord, » et ajoutait « même dans un débat ».
Il n’y avait rien qui ne l’irritait plus que ceux qui, à la fin d’un exposé, aussi complexe soit-il, rétorquaient immédiatement « je ne suis pas d’accord », comme s’il suffisait d’une démonstration de force pour clore une discussion épineuse. On a perdu l’habitude de discuter de manière civilisée. De nos jours, il est plus important de gagner un débat que de présenter un argument. Nous sommes un peuple au sang chaud et à la parole gênée. Les intellectuels n’y ont sans doute pas la vie plus dure que les autres, mais on avouera qu’on nous ne la fait pas facile. Nos compagnons de table passaient vite à un autre sujet, de peur d’échauffer les esprits. Mais la phrase fatale avait été prononcée, et un processus inéluctable, avivé par l’alcool, avait été enclenché. Le Mælòg, aux heures tardives, s’animait d’une autre énergie. Anatole, comme nous tous, avait trop bu, et il entreprenait inévitablement de ramener la conversation vers son point de rupture. Je l’ai même entendu dire, à voix basse, « je suis le chevalier d’Olive », puis avaler un autre fruit amer en le dardant du bout d’un de ces risibles cure-dents en forme de sabre, avant de hausser poliment le ton pour relancer le débat : « Tout à l’heure, vous disiez… » Anatole se voyait comme le défenseur d’une force faible, et il s’appliquait, avec une insistance qui versait dans la provocation, à reprendre le fil perdu des discussions, pour se laisser emporter dans la joute avec un élan don-quichottesque. On pouvait difficilement remettre en question l’honnêteté qui l’animait. Son corps entier la trahissait.

Malgré sa jeunesse (de plus en plus relative), Anatole semblait perpétuellement voûté : l’échine vaguement recourbée, la tête subtilement penchée et le menton projeté un tant soit peu vers l’avant, comme attentif à la lecture de quelque ouvrage invisible. Il était un de ces hommes plutôt grands que leur propre taille tend à gêner. Puis il ne se pressait en rien, les mains calées dans les poches de son inévitable veste de toile bleue, l’air insouciant, comme s’il se laissait voguer dans son regard. Un peu plus et il se mettait à siffler.

Ses amis et ses collègues avaient l’habitude de le croiser en ville, sans qu’il les reconnaisse. Le plus souvent, leur réflexe était de le laisser seul à ses pensées, pour lui annoncer plus tard qu’ils l’avaient vu à tel ou tel coin de rue, expliquant qu’ils avaient préféré ne pas le saluer, tant il semblait absorbé. Ils n’avaient pas tort, car ces promenades qui menaient Anatole d’une extrémité à l’autre de la ville à la recherche d’un dépaysement, d’une distance, étaient une composante fondamentale de son travail, lui donnant l’erre d’aller nécessaire pour réintégrer ses quartiers, reprendre l’écriture.
Je lui avais offert, dès son embauche, un espace de bureau, petit soit, mais généreusement fenestré, et garni de hauts rayons qu’il a vite fait de calfeutrer avec des livres. Une table à dessin, fabriquée selon ses spécifications, a été mise à sa disposition. Nous avions même pris le soin de faire graver son nom dans le verre de sa porte et de lui fournir son éclairage de prédilection : des bulbes givrés, dont la lumière saumâtre s’accordait à son humeur généralement mélancolique.

Bientôt, il a disparu de plus en plus longuement après ses pauses du midi, qu’il aimait prendre seul, ne revenant au bureau qu’en fin de journée, quand le plus gros du personnel avait déjà quitté les lieux. Parfois, on voyait, du parc Awstgramdeg en contrebas, sa fenêtre briller jusqu’au petit matin. Il arrivait progressivement plus tard après son café matinal, s’arrêtant en chemin à un des cafés de la Carregrhodf. Nous avons fini par comprendre qu’il abattait le plus clair de son travail pendant ces « pauses ». Puis, un jour, après environ un an à notre service, il m’a appelé pour me confier qu’il ne se sentait pas en pleine forme et qu’il préférait travailler chez lui. Je lui ai dit qu’il n’avait pas à s’inquiéter, qu’il pourrait nous revenir quand il se sentirait mieux. Je l’avais mal compris. Chez lui voulait dire dehors.

Il ne s’est plus présenté que rarement au bureau, et toujours à l’improviste. Il passait prendre un livre, gribouiller une note qu’il affichait au mur avec un bout d’auto-adhésif, un mot dont la rareté l’avait séduit : des néologismes, des noms perdus ou de belles expressions, anthécantrope (une classe ethnologique obscure), Céladine (un prénom de femme des anciens Canadiens), claire au corps (qui qualifie la robe de certains maltages)… qu’on retrouverait tôt ou tard dans un de ses manuscrits. J’aurais voulu qu’il écrive et dessine sans cesse. Il pensait trop, s’empêchait d’agir. Un jour, vers midi, je l’ai vu poser son géranium sur la margelle de la fenêtre, s’installer avec un grand verre d’eau. Il prenait une petite rasade, puis versait une quantité égale dans le pot. Ce manège a duré tout un après-midi. J’avais détecté cette excentricité et je suis passé lui demander comment le travail allait.

– Je prends un verre d’eau avec ma plante.

Je dois dire que, bien que je me sois inquiété pour son équilibre mental, je le trouvais toujours assez drôle.
Le soir, Anatole oubliait souvent d’éteindre. Un jour où il avait manqué à l’appel, et que j’étais presque seul au bureau, je me suis assis à sa place. Je l’ai aperçu, installé sur un banc du parc. Il nourrissait les pigeons. Il a relevé la tête et m’a salué en soulevant son cahier du bout des bras, en déployant ses pages autour de l’épine et en l’agitant de bas en haut comme si c’étaient les ailes d’un oiseau, comme pour me dire : « Tout va bien, je parle aux oiseaux, nous travaillons. » Puis il s’est levé et s’est ENVOLÉ. Ha, ha. J’ai éteint à sa place. Cette petite chorégraphie, conclue par un simple mouvement d’interrupteur, m’a rassuré sur le fait que, malgré nos différences, nous partagions un même esprit et que nous demeurions donc extrêmement proches.

Malgré sa décision de travailler ailleurs, nous continuions tout un chacun de voir Anatole. Lorsqu’un numéro de la revue était mis sous presse, et que toutes les tables de la salle de réunion étaient encombrées par les épreuves, quelques-uns d’entre nous se réunissaient pour luncher à son pupitre. La conversation dérivait incontournablement vers la question de son absence et de ses apparitions incongrues aux quatre coins de la ville. Nous blaguions en disant qu’il possédait le don d’ubiquité, qu’il avait perfectionné une méthode de téléportation ou de projection astrale ou, mieux encore, qu’il entretenait une écurie de sosies, qu’il envoyait arpenter la ville à sa place. À la fin de la journée, ces agents revenaient chez lui, lui faisaient un rapport, touchaient leur salaire et se rhabillaient en civil. Cet argument semblait presque raisonnable. Des dizaines d’étudiants du Conservatoire accepteraient un tel mandat. Nous les imaginions, pourquoi pas, s’installer à des tables identiques à la sienne pour produire des pages à sa place, comme ces singes dactylographes, qui par pure application, finissent par aligner un passage de Rabelais ou de Shakespeare. Je traçais la ligne de démarcation avant, car « ce n’est que dans l’écriture », il me l’avait assez répété, « qu’il se retrouvait lui-même ». Il est vrai que l’inimitable Anatole portait toujours des vêtements semblables, et qu’un interprète, même amateur, aurait pu revêtir son costume, cet inévitable manteau bleu, et adopter sa démarche de point-virgule ambulant, pour que nous puissions, de loin, le confondre avec notre industrieux collègue. Il s’agirait donc, pour réussir le rôle, maintenir l’illusion, de garder la réalité à distance. Une telle posture me semblait profondément fidèle au processus ambulatoire d’Anatole. Demeurer de notre côté du trottoir, lorsqu’on le croisait en ville, constituait donc un signe de respect profond pour la façon de vivre de notre estimé collègue.

C’est, paradoxalement, la singularité même de mon ami qui le rendait si vulnérable au mimétisme. Lorsqu’on marchait avec lui, il fallait accepter de ralentir le pas. Sa démarche, malgré sa taille, était miraculeusement lente. On s’y accordait peu à peu, au fil de la conversation, en constatant la cadence avec laquelle les piétons nous dépassaient. S’il avait été plus vieux, plus ridé, j’aurais volontiers comparé son pas à celui d’une tortue. Mais, à bien y penser, avec sa crête pommadée, d’un châtain sombre, ses grands yeux marron, flottant dans les eaux mielleuses d’une semi-abstraction, ce nez, disons, distinctif, surplombant des lèvres fines, perpétuellement pincées en un sourire de biais, figé entre l’étonnement et l’amusement, ce mouchoir orné de motifs passé au cou, mon ami avait davantage le profil d’un oiseau curieux.

Et je n’hésiterai pas à dire qu’il chantait. Anatole était de ceux qui savent parler comme on écrit. Il s’attendait au même respect de la langue, et à la même rigueur de la part de ses interlocuteurs. Ne vous méprenez pas : il ne dédaignait pas la façon de s’exprimer des autres; plutôt, il était constamment déçu qu’on ne prenne pas les mots qu’aux mots. Il voyait le débat comme un acte de générosité fondamental envers la langue. Ce travers, qui n’est pas sans charme, est celui de nombreux idéalistes, pour qui l’asymétrie de la réalité et de leur conception du monde commence par la parole. Peu importe en quoi ils élisent de croire, ce sont eux qui me semblent être les adhérents les plus fervents de la formule de saint Jean : « Au commencement était le Verbe… » À la fin d’une soirée arrosée, alors qu’il rebondissait de sujet en sujet, l’admiration que suscitait la verve d’Anatole pouvait virer à l’irritation. J’en ai connu qui, enragés, répondaient à une de ses envolées avec un coupant : « Puis après? » Justement, après vient le chaos, bien sûr.

Dans l’élan de la parole, le cou d’Anatole se dépliait, ses oreilles et son visage s’empourpraient. Il haussait sans le remarquer le ton – au café, on pouvait l’entendre à la ronde –, tout en ne perdant rien de sa verve ni de ses manières. (Je l’ai vu se pencher vers son opposant, en glissant un pardon hâtif dans les mailles de son argumentaire, pour essuyer, du bout de son mouchoir, un postillon errant.) L’empâtement alcoolique rehaussait sa vague tendance à zézayer. Il continuait néanmoins de pérorer avec un aplomb désarmant. Anatole disait à la blague que c’était le vieux sang gaélique qui lui coulait dans les veines qui lui permettait de se défoncer la figure et de finir la soirée en se battant verbalement, sans rien perdre de sa poésie.

Tous ceux qui tombent tombent ensemble. Longtemps après que nos compagnons de table avaient abandonné le débat, Anatole continuait de pencher son profil d’oiselet vers son interlocuteur. Il n’y avait pas de doute qu’il ne laisserait plus aller le ver qu’il avait tiré de la pomme. La propriété des arguments lui importait peu, il disputerait jusqu’au bout d’une vérité élastique, réfractaire. Rares étaient ceux qui avaient la patience de suivre le débat jusqu’à sa conclusion. Je dois dire qu’à ces moments où les « je ne suis pas d’accord » et autres exclamations lui fusaient au visage, je trouvais moi aussi Anatole difficile à suivre. La conversation se mettait à tourner en rond. Il valait mieux s’éclipser, commander un autre verre au bar ou aller dehors faire semblant de fumer. J’aurais aimé qu’il ait la patience de s’arrêter. En proie à un instinct fiévreux de vérité, il ne mesurait pas ses paroles qui, ne négligeons pas de le noter, s’adressaient le plus souvent à des interlocuteurs de passage, des connaissances de connaissances, croisées à la faveur d’une soirée trop arrosée, que nous avions invitées à s’attabler avec nous.

Anatole, malgré ces écarts, demeurait une âme sensible. Au lendemain de ces fins de soirée froissées, il avait la politesse de m’appeler au bureau pour me dire qu’il ne se pointerait pas. Il était animé par un motif inavouable, profitant de cet appel obligé pour revenir sur le moment où tout avait dérapé. Il s’en voulait d’avoir tant insisté, se plaignait qu’il s’était dépensé en vaines paroles.

– Arrête de me rougir l’oreille. Tu aurais dû te maîtriser.

Je ne le disculpais pas. Le chevalier d’Olive, pour prouver sa pureté, s’était encore porté à la défense des forces faibles. Non pas que j’aie cru qu’il avait eu tort sur le fond, seulement qu’il aurait mieux fait de s’arrêter avant. Mais Anatole parlait comme il écrivait, et cette incapacité à distinguer la forme et le fond avait des retombées sociales fâcheuses, tout en constituant une des grandes qualités de son travail et de sa personne.

Anatole, ce portrait de douceur, qui semblait ne se presser en rien, vibrait d’un tourbillon de pensées, d’images et de sensations, toute une cosmogonie portative, dont la matière en fusion était à tout moment prête à se condenser en langage, à se ranger dans l’orbite de sa parole, la trajectoire de ses phrases. Aurait-on dû s’en étonner? De nos jours, tout le monde sait que la quiétude du firmament est un leurre, que son drapé de velours recèle des maëlstroms, des incandescences, des pluies radioactives, que la maison, au fond, est en flammes, et que la conscience, ce cadeau intranquille, cache des trous noirs d’angoisse, des soleils de tendresse… Vous n’êtes pas d’accord? Puis après?… Après, l’oiseau rageur repart chanter au ciel.

4. c Un Anatole

L’Anatole, dans son manteau bleu vif, se reconnaît de loin. On l’aperçoit marchant aux quatre coins de la ville. Il passe ses journées, dirait-on, dans plusieurs lieux à la fois. De là découle le soupçon, ou la possibilité, qu’il soit plusieurs personnes.

 À SUIVRE

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